IBRAHIM MAALOUF (1)

«LEVANTINE SYMPHONY EST COMME UNE LOUPE SUR LA MULTI-CULTURALITÉ DU LEVANT»

En contrepoint aux multiples guerres que se succèdent et s’éternisent dans la région de ses origines, le compositeur-trompettiste libanais publie Levantine, une belle symphonie pacifiste.

PAR FRANCISCO CRUZ

PHOTOS DENIS ROUVREARDA CABAUGLOU

Levantine Symphony évoque un Levant beau, lumineux, différent de celui dont les médias européens parlent.

Un Levant avec un peu de sérénité, tout au moins. J’ai grandi en voyant mon pays et la région dans un état catastrophique. C’était déjà comme ça avant ma naissance et j’ai peur que cela continue ainsi dans le futur. Levantine est une réunion de bonnes énergies pour créer un peu de sérénité dans ce chaos, en essayant de trouver les points communs qui nous unissent dans cette région. C’est comme une loupe sur la multi-culturalité de la région du Levant, où il n’y a pas une seule identité, mais plein de pays avec des différences, mais avec des points communs culturels, humains, que Levantine tente de mettre en relief.

Le traitement des différences harmoniques, rythmiques, mélodiques, de ces diverses cultures sonores, c’est un travail complexe ?

Ce n’est pas simple, ça c’est sûr. Mais c’est plus aisé de le faire quand on n’a pas d’interdit, de codes et de dogmes. J’ai toujours été attentif à « comment fait-on ailleurs ? ». J’aime souvent ce que font les autres et j’aime mettre mon travail en danger pour ne pas sombrer dans la répétition. Je collabore souvent avec des orchestres symphoniques, le jazz m’influence depuis un bon moment, la musique orientale et le classique sont mes deux langues maternelles. Je baigne dans les différences culturelles depuis toujours, mais les réunir dans le cadre d’une symphonie, je ne l’avais jamais fait.

Le travail symphonique, cette multiplication de timbres et de couleurs est une forme d’aboutissement pour un compositeur ?

Je ressens quelque chose de très fort, entouré de 200 musiciens et chanteurs sur scène. Une chorale, un orchestre symphonique, un ensemble de musiciens de jazz, tous unis sur une même mélodie que j’ai composée, provoque en moi une très grande émotion.

Comment s’est déroulé le travail avec des enfants (le National Children Choir , la Maîtrise des Hauts-de-Seine) ?

C’est extraordinaire. J’ai l’habitude de travailler avec des enfants : j’ai commencé à donner des cours de musique à 17 ans. Avec la Maîtrise de Radio France, nous avons aussi travaillé sur Au Pays d’Alice, et avec d’autres enfants sur la symphonie Point 33 et un hommage à Hildegarde De Bingen. Le message de paix de Levantine  est surtout adressé aux générations futures. Pour celle de nos parents comme pour la nôtre, c’est déjà foutu…

Vous avez créé cette symphonie au Kennedy Center, à Washington, aux États-Unis en mars dernier… Un pays pas spécialement ami du Levant et qui a énormément œuvré pour sa destruction.

Il y avait une chorale de 80 enfants américains, de Los Angeles, de New York, de Washington… chantant une symphonie en l’honneur du Moyen-Orient, une région que le citoyen américain perçoit comme hostile sinon ennemie. Pourtant, la création a suscité une situation de dialogue extraordinaire, entre ceux qui ne savent même pas où situer l’Irak, la Jordanie ou le Liban, et moi, né à Beyrouth sous les bombes et qui a grandi entre le Levant et l’Europe. Ce genre de messages à l’adresse des enfants est indispensable. Ceux qui dirigent le monde nous mènent droit dans le mur. Levantine est une commande de la New Levant Initiative, une institution basée aux États-Unis créée par le syro-libanais Jamal Daniel, dont l’objectif est de sensibiliser les gens à cette conception du Levant, comme étant une région unique, avec différents pays qui ont beaucoup de choses à partager. Cette question d’unité est devenue vitale au Moyen-Orient. Car le risque d’une nouvelle guerre mondiale qui naitrait là-bas est une réalité. Daniel est venu me proposer d’écrire ce projet symphonique, me promettant d’assurer l’intégralité de la production, avec la participation de l’Orchestre de l’Opéra House du Kennedy Center et le National Children Choir, plus mon groupe et une section de trompettistes de New York à qui j’ai appris à jouer de la trompette quart de ton. Cette symphonie résume tout ce que j’aime : la musique classique transmise par mon père, la musique orientale – le tarab, le maqam -, mais aussi le jazz et la pop.

En dix ans de vie musicale intense, vous avez réussi à toucher un public très large, du jazz à la pop, du hip hop à la variété. Vous jouissez d’une exposition et d’une reconnaissance inhabituelles pour un compositeur de votre génération qui, de surcroit, joue essentiellement de la musique instrumentale. Vous êtes suivi aussi d’un œil très critique…

J’y étais préparé, car mes parents m’avaient beaucoup parlé à ce sujet. Mon grand-père poète (et journaliste) et mon oncle écrivain (Amin Maalouf), ont dû faire face à cette adversité. Les gens ne se rendent pas compte de la violence que subissent encore aujourd’hui les artistes créateurs, écrivains, musiciens, danseurs, peintres… Je n’ai pas de problème avec la critique, ni avec la violence ; je me sens assez fort et équilibré pour y faire face. Grâce à l’éducation de mes parents et à mon parcours : à six ans je suis entré dans une école catholique d’Etampes, où les enfants me demandaient : « d’où viens-tu bougnoule ?» Quand tu grandis dans cette ambiance, tu as intérêt à te blinder. Je sais que je suis très critiqué, qu’on me reproche ne pas être un « vrai jazzman », ni un « vrai concertiste ». Ce qui peut être blessant, ce sont les attaques personnelles.

IBRAHIM MAALOUF

Levantine Symphony N°1

-avec le Paris Symphonic Orchestra

et la Maîtrise des Hauts-de-Seine-

(Mister Ibé/Universal)

 

 

 

LE 18 ET 19 JANVIER À LA SEINE MUSICALE (BOULOGNE-BILLANCOURT)

SUITE DE L’INTERVIEW, LE 14 NOVEMBRE