CYRILLE AIMEE

« JE CONNAIS PRES DE QUATRE CENT STANDARDS, MAIS JE N’AVAIS JAMAIS ABORDE L’UNIVERS DE SONDHEIM »

PAR ROMAIN GROSMAN

PHOTO NOE CUGNY

Un album, immersion dans le monde du compositeur de Broadway Stephen Sondheim, un déménagement pour La Nouvelle-Orleans : la chanteuse poursuit aux États-Unis et ici une carrière fidèle à une certaine idée du jazz, et de sa tradition. LA SUITE

Comment est né l’idée de cet album-projet ?

Il y a trois ans, le Lincoln Center organisait un « Tribute To Sondheim ». Il y avait deux chanteuses, Bernadette Peters, qui est en quelque sorte sa muse, et moi, qui découvrait son univers. On a travaillé pendant deux semaines avec l’orchestre. Il y avait aussi trois chanteurs, des danseurs, et tous venaient de cet univers de Broadway. C’est seulement deux jours avant la représentation que nous nous sommes mis à répéter sous la direction de Wynton Marsalis. Jusque-là, on m’avait demandé de chanter, non pas comme Cyrille Aimée, mais comme le personnage que je devais incarner. Ce qui était inhabituel pour moi. Il fallait jouer. Il y avait une histoire construite à partir des chansons de son répertoire. 

Broadway vous attirait ?

Tous les standards de jazz, beaucoup en tous cas, viennent des comédies musicales, de Broadway. Depuis dix ans que je suis aux États-Unis, j’ai beaucoup interprété ces classiques. C’est presque comme une école pour les chanteuses. Mais si je connais maintenant près de quatre cent standards par cœur, je n’avais jamais abordé l’univers de Sondheim. Or ses textes sont très contemporains, pas du tout kitsch. On est loin des airs romantiques, un peu répétitifs. Il y a tellement de personnalité dans ces petits récits qui fonctionnent comme autant d’histoires, avec un début, un milieu et une fin. 

Vous l’avez rencontré à cette occasion…

Oui, j’ai vu un homme très doux, très empathique et très humble. Il est venu toquer à la porte de ma loge après ce concert pour me dire que je l’avais fait rire et pleurer. Je l’ai revu en février, en club, au Birdland de New York où je fêtais la sortie de mon disque. Je craignais son avis, car j’avais cette fois pas mal bougé les mélodies, le tempo. Comme on fait dans le jazz. Il était assis au premier rang, et du haut de ses quatre-vingts-ans, il était ému de voir des jeunes improviser, s’éclater en jouant sa musique. Il était touché de voir ses compositions réinventées par des gens qui s’amusent. A Broadway, il est tellement perçu comme un Dieu, que ses chansons sont sacrées. A la fin du set, il est venu me prendre la main et m’a dit : « Pour la première fois de ma vie, je me suis senti dans la peau d’un compositeur en entendant vos interprétations ». Je crois qu’il a souffert d’avoir été surtout perçu comme un parolier, après avoir signé les textes de West Side Story à vingt-six ans…

Vous avez passé pas mal d’année à New-York, il est une figure de cette ville. Sa musique est typiquement new-yorkaise ?

Oui, à cent pour cent. Tous ses personnages, leur vivacité, leur stress, leur côté déprimé ou euphorique, pas très zen … C’est très New-York.

Depuis le début de votre carrière, vous suivez votre instinct – le jazz manouche, les standards, Broadway – et pas forcément la mode ?

J’ai besoin de challenges. Le prochain sera d’écrire mes propres chansons.

En anglais ?  

Oui, pour la musicalité, les inflexions du jazz.

Cette immersion dans la culture américaine, vous la prolongez en déménageant à La Nouvelle-Orleans.

J’ai découvert cette ville et j’en suis tombée immédiatement raide-dingue amoureuse. C’est baigné par la tradition, mais pour moi, c’est nouveau. L’ambiance est tellement stimulante que j’ai décidé d’y vivre. C’est le paradis. Ça m’a transformée. Je ne suis pas une fille des villes. Les gens à La Nouvelle-Orleans sont généreux, accueillants, les relations humaines plus chaleureuses. 

Et musicalement ?

Je peux chanter quand je veux en club, je croise des nouveaux musiciens, j’expérimente. C’est rafraichissant. Je me produis notamment en duo avec Nicholas Payton, avec une loop machine. 

On est loin de Samois, la ville que l’on rattache à Django Reinhardt, où vous avez grandi.

Oui, mais mon premier contact avec la musique, ce fut à travers la danse. Par ma mère, qui a des origines caribéennes – elle vient de la République Dominicaine -, et il y avait toujours de la salsa, du merengue à la maison. Pour moi la musique a d’abord été synonyme de fête. Et quand j’ai découvert le jazz manouche, c’est ce que j’ai aimé en premier.

On a vu votre nom apparaitre pour la première fois au palmarès du concours Thelonious Monk, la même année que Cécile McLorin Salvant. 

Je dis souvent à mes élèves : « Vous pouvez voir sur ma bio les concours où j’ai remporté des prix, mais pas ceux, très nombreux, où je n’ai rien eu » (rires). 

CYRILLE AIMEE

Move On : A Sondheim Adventure

(Mack Avenue)

 

 

 

LE 6 JUILLET A FONTAINEBLEAU/FESTIVAL DJANGO REINHARDT