YOUN SUN NAH – « WAKING WORLD »

Après vingt ans de résidence parisienne, et une belle évolution artistique qui l’a portée de la reconnaissance musicale du monde du jazz à une surprenante popularité auprès d’un large public, la chanteuse coréenne avait décidé de se ressourcer. Après une brève aventure américaine, Youn Sun Nah est rentrée au pays. A Séoul, confinée, déconnectée du désastre culturel occidental, elle a composé la musique et écrit les paroles de onze chansons. Profondes, traversées de déceptions existentielles et de subtiles nouvelles espérances. Son nouvel album, Waking World, invite à une écoute patiente, méditative, qui questionne sur le monde dans lequel nous souhaitons vivre. Libres ou esclaves numérisés d’une système corrompu et criminel.

PAR FRANCISCO CRUZ  PHOTO SUNG YULL NAH

Durant dix années, Youn Sun Nah a tout gagné : des récompenses officielles à la symbolique artistique, la reconnaissance internationale des musiciens, la critique élogieuse de la presse et l’engouement admiratif du public. Partout, la chanteuse coréenne a déclenché une vague qui a évolué de la curiosité à la fascination ; et un record de ventes (pour l’album Same Girl) obtenu avec le seul concours de sa voix extraordinaire et de sa sensibilité artistique. Sans artifice, aucun jeu d’image, la musique dans son émouvante nudité. Et après ? Lento, lentement. Ni radicalement autre, mais différent, plus audacieux, ouvert et diversifié, allant du classique Alexandre Scriabine à Stan Jones en version rock. Youn Sun Nah à cappella, en duo avec guitare, violoncelle ou accordéon ; sur des compositions personnelles et révisant la tradition coréenne. De l’épure à la densité texturale d’un quintette. C’était avant que la Chine annonce le début du Covid et la pandémie de peur et d’horreur que s’ensuivit.

Après le large succès de Same Girl et Lento, nous lui demandions ce qu’elle attendait pour se lancer dans l’écriture d’un premier album absolument personnel. Tant nous étions convaincus que la poésie inscrite dans ses compositions pouvait trouver une belle traduction en paroles. «…Avant, j’avais peur de montrer ma musique ; maintenant, j’éprouve plus de plaisir à écrire », nous confiait-elle alors. La confiance en son écriture s’est affirmée, et Waking World résonne comme un (son) premier disque totalement original.

Simple coïncidence dans un processus intime de création, ou élément déclencheur d’un besoin de s’exprimer contraint par les mesures liberticides décidées et concertées par les autorités planétaires ? Le fait est qu’il aura fallu une situation extra-ordinaire, pour que Youn Sun Nah ose finalement (se) donner la liberté de traduire ses pensées intimes en paroles chantées. « S’il n’y avait pas eu le Covid, je n’aurais jamais osé enregistrer ce disque, avec mes compositions. Je pensais ne pas être prête à assumer le rôle de compositrice. »
Pour conjurer la situation sinistre qui secoue l’humanité, la chanteuse a compris qu’il était temps d’écouter son propre cœur et de donner de la beauté à la pulsation de son rythme. Désormais Youn Sun Nah devient songwriteuse au plein sens du terme. Vingt ans après son premier disque sous son nom, la fille de Séoul qui surpris le tout Paris par ses reprises de Pink Floyd ou de Led Zeppelin, du brésilien Egberto Gismonti et aussi des chants traditionnels coréens, publie un recueil sans aucune reprise. Dans un registre très personnel, qui oscille entre folk et jazz, lorgnant avec subtilité le domaine mouvant de la pop.

Un disque au répertoire inédit, fruit d’un processus de gestation totalement différent par rapport aux précédents enregistrements. Youn Sun Nah était surtout une femme de scène, une performer, avant de rentrer en studio. Ses chansons (reprises ou originales), elle les rodait de concert en concert, d’un côté du monde à l’autre, avant d’atteindre une totale maturité d’expression, puis de les intégrer à ses enregistrements. Ici, le processus s’est inversé : Waking World a été conçu avant d’être testé sur scène. Malheureusement, les mesures coercitives imposées par diverses autorités (ainsi que son refus) empêcheront beaucoup de monde d’écouter cette musique en concert. La surprise de la découverte, le sentiment et l’émotion engendrés par une quarantaine de minutes de musique inédite, sont ainsi décuplés. Fin d’un cycle et ouverture d’un autre, Waking World fut (comme aux débuts de la carrière européenne de Youn) enregistré à Paris et réunit un ensemble inédit de musiciens français (dont la trompettiste Airelle Besson et la violoniste Hélène Lefevbre).

Les mots face aux maux : pour Youn Sun Nah, l’écriture semble agir comme un mantra salvateur en cette période. Ses pensées solitaires se révèlent comme la (sa) meilleure manière de panser (et de penser) ce monde en souffrance et pourtant sans réaction, comme anesthésié par la peur et le mensonge. C’est ainsi, dans cette ambiance malsaine qu’est né Waking World. Une composition et un titre d’album aux sens multiples, qui raconte un douloureux réveil, lors d’une aurore grise qui vire du rêve au cauchemar éveillé. Un état du monde qu’elle avait d’une certaine façon pressenti, par intuition. Début 2020, elle nous confiait : « J’ai beaucoup réfléchi sur l’état actuel de notre société…Il y a tellement d’injustice, tellement de tristesse, tellement de violence, qu’on peut penser à l’impossibilité de la paix. L’état de la planète empire de jour en jour, et on peut douter de l’utilité de toute celle technologie, qui évolue à une vitesse insaisissable, si le monde continue de courir à sa perte ? On parle d’amour, mais les gens en sont orphelins… C’est carrément absurde. Pendant longtemps je me fixais d’aller de l’avant, de réussir mes projets, de travailler et travailler encore… Maintenant, j’arrive à faire une pause, à lever la tête et à regarder au loin. Ce que je vois ne me plaît pas du tout

Deux ans plus tard, Waking World témoigne et semble même intensifier ce sentiment.

YOUN SUN NAH
Waking World
(Warner)

TOUR

15.03 Tourcoing, 18.03 Conflans Sainte Honorine; 23.03 Davezieux;      25.03 Montélimar; 29.03 Soissons; 31.03 Boulogne, Seine Musicale