Music For 18 Musicians
Octet / Music For A Large Ensemble / Violin Phase Tehillim.
Après les musiciens de l’École de Vienne (Berg, Webern, Shoenberg…) puis la génération sérielle et post-sérielle (Stockhausen, Boulez, Berio, Cage…), Steve Reich est sans conteste l’un des musiciens « classique-contemporain » les plus influents du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui. A l’occasion de son 90 (!) anniversaire, le label ECM réédite cinq des plus importantes œuvres personnelles de la seconde période de compositeur. Réunies dans un coffret de trois vinyles. Somptueux.
PAR FRANCISCO CRUZ
Malgré le fait que la musique dite « minimaliste », surgie aux États-Unis dans la deuxième moitié du vingtième siècle ( dont Reich, Terry Riley et Philip Glass sont les plus célèbres compositeurs) n’a pas suscité beaucoup d’enthousiasme en Europe après sa présentation en Allemagne dans les années 70 – en France, jusqu’aux années 90, elle était l’objet de railleries (sinon de mépris, en la nommant « navrante musique répétitive ») dans les cercles des « spécialistes » de la musique contemporaine -, l’impact sonore et l’influence musicale de Steve Reich sur les nouvelles générations de compositeurs et interprètes, ont fini par lui réserver la reconnaissance que son œuvre évolutive mérite largement. Finalement, au cours de ce début de siècle, ses compositions seront largement produites dans les plus prestigieuses scènes du monde, et interprétées par des solistes et orchestres de grande renommée.
Fin connaisseur de la musique européenne, du baroque jusqu’au post-sérialisme (il fut même élève de Luciano Berio ), ce fut pourtant la musique « exotique », africaine, indienne et, notamment les orchestres de gamelan indonésien, qui ont été l’influence décisive qui fondera la (presque) totalité de l’œuvre musicale de Reich jusqu’à la fin du vingtième siècle . Par conséquent ce seront les instruments de percussion ( marimbas, vibraphone, cymbales et autres ) qui seront privilégiés dans l’architecture orchestrale, devenant plus importants que les cordes et encore les vents ( ce qui rappelle sans doute les débuts de Reich comme percussionniste et batteur). Ces paramètres, plus le traitement de la matière musicale par succession répétitive de motifs et séquences, son développement par variations nées des déphasages rythmiques, sa préoccupation très poussée pour les effets de pulsation comme phénomène primordial, la nouvelle perspective ouverte à la tonalité et ses audacieuses progressions harmoniques, ont constitué une singulière révolution dans la conception et la mise en place de la musique orchestrale. Ce que Music For A Large Ensemble et Music For 18 Musicians (que certains critiques considèrent son plus éloquent chef d’œuvre) laissent entendre de façon transparente. Par la suite, il s’intéressera davantage à la culture juive, utilisera des modes issus de la tradition ancienne, et intégrera des voix et des orchestrations plus complexes et symphoniques à ses ultimes compositions.
Le philosophe de la musique Theodor Adorno disait, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, que (après les événements infra humains d’Auschwitz et autres centres d’extermination nazis) la musique ne pouvait pas (avec légitimité) continuer à se reproduire, développer et écouter selon les anciens canons de la beauté. Si en Europe Ianis Xenakis ou Luigi Nono ont bien transformé le concept de beauté musicale, en Amérique Steve Reich (et Philip Glass) ont réalisé une autre mutation. Introduisant la conscience sur les transformations que la technologie et les procédés mécaniques répétitifs (et aliénants), ont déterminé dans les environnements urbains (américains et mondiaux). Par ailleurs, Reich s’est toujours montré comme un défenseur éclairé des droits civiques et comme un citoyen ouvertement anti-nucléaire (et il est outré par la politique que le gouvernement Trump applique dans son pays et au niveau international ).
La minimal music et en spécial la musique de Reich n’est pas plaisante ni complaisante. Elle ne correspond guère à l’idéal bourgeois de la musique « agréable ». Elle n’est pas non plus relaxante ni méditative. C’est une musique qui s’écoute en éveil et est profondément consciente des enjeux de la vie contemporaine. Dès cette perspective, elle est aussi une critique de la société. L’influence de Reich excède également le cadre de la musique dite « contemporaine » ; elle intéresse aussi (n’en déplaise aux puristes) aux musiciens électroniques (Brian Eno), aux musiciens de jazz (Pat Metheny), aux musiciens de rock (David Bowie) et de pop expérimentale (Bjork).
Au-delà de l’univers musical, les compositions de Reich ont un impact et exercent une inspiration très féconde dans le monde de la danse (Trisha Brown, Anne Theresa de Keersmaeker, Carolyn Carlson…), des arts plastiques (à l’origine sa musique était jouée principalement dans des galeries d’art) et des arts visuels.
Aujourd’hui, à l’heure où les sinistres fantômes du fascisme et du nazisme se réactualisent et menacent sérieusement la vie démocratique dans les sociétés européennes, quand les totalitarismes se fusionnent et deviennent mutantes idéologiques dans les sphères du pouvoir politique et financier planétaire, écouter Steve Reich devient aussi un acte de résistance artistique, face à l’homogénéisation et à la platitude sonore. Voire, l’exact opposé à la « no music » générée par l’AI.
STEVE REICH
RECORDINGS ON ECM
Music For 18 Musicians
Octet / Music For A Large Ensemble / Violon Phase
Tehillim
(ECM / Universal Music)