ANA CARLA MAZA – « CARIBE »

Un an après son remarquable opus nommé Bahia, la jeune violoncelliste, compositrice et chanteuse cubaine, revient avec un nouvel album : Caribe. Une mer de musiques, davantage colorée, toujours ouverte sur le paysage sonore latino-américain, par-delà les plages tropicales. Sans jamais oublier le point d’origine, Guanabacoa, près de La Havane, la musique d’Ana Carla Maza voyage, plus dansante encore…

PAR FRANCISCO CRUZ

CARIBE du monde a danser

Le public aux concerts et les auditeurs dans l’intimité auront du mal à rester assis. Tellement une bonne partie du répertoire de Caribe est une irrésistible invitation à la danse (on croirait entendre Los Munequitos de Matanzas entonnant « Guanabacoa, coa, coa, Guanabacoa coa caa »). La mémoire corporelle ne ment jamais, et le désir de danser est impossible à réfréner. Et si Bahia faisait briller la musique en compagnie intime de son violoncelle, Caribe exulte la joie de la chanteuse entourée de six musiciens (dont le saxophoniste Irving Acao et le pianiste Norman Peplow), dans un format qui s’assimile au jazz latino ; pour mieux revisiter les hauts plateaux des Andes, le port de Buenos Aires, la sierra colombienne ou le carnaval brésilien, sans négliger les racines populaires cubaines. 

C’était presque hier, il y a plus de vingt ans, lorsque nous l’avons découverte, enfant musicalement très vivace, dans la maison de ses parents ; à Guanabacoa dans la banlieue de La Havane. Et c’est avec plaisir (et de façon presque évidente) qu’on la retrouve à présent devenue la chanteuse cubaine préférée du jeune public français. C’est avec une rapidité étonnante que sa musique s’est imposée en France et en Europe (150 concerts depuis la sortie de Bahia), dans une période sombre où les jeunes musiciens ont pourtant du mal à se faire entendre. Où les frontières se ferment, et où la circulation de musiciens est plus difficile qu’il y a dix ou vingt ans. En l’absence aussi de figures féminines caribéennes fortes, Ana Carla Maza comble un vide (presque endémique) depuis la retraite de la scène d’Omara Portuondo (avec l’avantage de sa jeunesse, de 50 ans par rapport à son ainée). 

Probablement (on ne prétend pas être experts en génétique, ni psychothérapeutes improvisés), la jeune musicienne a hérité de la (forte) personnalité de son père, le pianiste Carlos Maza (d’origine chilienne, devenu musicien à Cuba, et longtemps présent sur les scènes françaises). Des artistes avec des projets bien définis, et une volonté à toute épreuve de les réaliser. Convaincus les premiers de leur pertinence, ils avancent dans la vie en esquivant les obstacles et en faisant entendre leur voix. Là où beaucoup renoncent, ils persévèrent.  

Il y a aussi, et ce n’est pas le moindre aspect de leur personnalité, la qualité de leur formation musicale cubaine, qui conforte et solidifie leur talent naturel. Ana Carla Maza en a bénéficié amplement, et elle peut ainsi jouer aisément le répertoire classique. Mais elle a choisi d’aller ailleurs, de créer et de jouer sa propre musique, avec les musiciens qu’elle souhaite, assumant aujourd’hui aussi la responsabilité de la production de ses albums. En phase avec la mutation sociale qui reflète l’avancement de la lutte féministe contre un patriarcat séculaire, la violoncelliste affirme aussi sa condition de femme libre, consciente de ses capacités et responsable de ses choix artistiques.

Et si Ana Carla Maza séduit par sa voix caramel et son rythme de rumbera moderne (heureuse ouverture de « Guanabacoa » et reprise de l’addictif « A Tomar Café »), c’est par ses compositions instrumentales que nous reviendrons volontiers à ses albums emplis de fraicheur et d’envie de croquer la vie à pleines dents.

ANA CARLA MAZA

Caribe

(Persona Editorial/L’Autre Distribution)