ALBERTO BRECCIA & CARLOS TRILLO – “BUSCAVIDAS”

NOIR C’EST NOIR

PAR CHRISTIAN LARRÈDE

Il y a près de 40 ans, celui qui vous écoutait dans les rues de Buenos-Aires n’était peut-être pas votre ami…

Saluons comme il se doit la réapparition d’un chef d’œuvre (nouvelle édition de l’album, que l’on peut considérer comme définitive, agrémentée d’un épisode inédit – puisqu’il s’agit ici d’une succession de courtes histoires – et de croquis d’ébauches). En 1981, une dictature argentine à l’agonie, qui ne survivra pas à la défaite dans la guerre des Malouines, inspire au scénariste Carlos Trillo et au dessinateur Alberto Breccia ces ballades drolatiques dans l’envers du décor d’une société en perdition (troquets interlopes, rues ouvrières, âmes en peine). Naturellement, et pour cause de fascisme ambiant, la narration avance masquée, encodée et métaphorique, dans les déambulations d’un chercheur de vies arnaqueur, obèse à l’aspect patelin, mais en réalité glacial collectionneur des misères de l’humanité. Les deux créateurs génèrent ici une nouvelle morale du désespoir, de l’Argentine perdue, et de la liberté confisquée, d’où l’homme, minable et agité, sort tout crotté de ses lâchetés et autres vilenies. La technique inédite d’un dessinateur pourtant formé à l’école nord-américaine (peindre au blanc acrylique sur des cases noircies au préalable, pour un résultat final à fort contraste, et aux perspectives déformées à outrance) renforce la noirceur du propos. S’imposant comme témoin d’un temps de déchéance, et en en définissant les contours par ses fulgurances.

ALBERTO BRECCIA & CARLOS TRILLO

Buscavidas

Éditions Rackham, 232 pages en noir et blanc et couleurs, 30