SARAH MURCIA

« JE NE TRAVAILLE PAS DANS L’HUMANITAIRE, JE NE SAUVE PAS DES VIES… DANS L’EXERCICE DE L’ART MUSICAL, IL Y A QUELQUE CHOSE DE VAIN QU’IL NE FAUT PAS PERDRE DE VUE… »

PAR FRANCISCO CRUZ

Comme elle le dit (chante) sur son nouvel album, Eyeballing, il ne faut pas s’habituer à elle… au risque de (se) perdre, et rater le meilleur de sa création. Passée spécialiste dans l’art de la surprise et du contrepied, la contrebassiste réapparait là où on ne l’attend pas.

Au lendemain de la présentation de son nouvel opus, au Studio de l’Ermitage, dans l’enclave autrement culturel de Ménilmontant, on la retrouve au pied du Père Lachaise, le cimetière le plus pop du monde.

On disait que le monde du disque était (quasi) mort, et l’industrie musicale inonde l’audio-sphère de fichiers MP4… Pourquoi continuer à fabriquer (et essayer de vendre) des albums ? Le plaisir du son, le goût pour l’objet ?

Il y a plein de raisons. Aujourd’hui l’économie du disque est devenue totalement incohérente : on a besoin du disque pour produire des concerts, on demande des subventions pour les faire (enregistrer, fabriquer), ils coûtent cher et on ne vend pas beaucoup. Mais enregistrer, donner un ordre aux différents morceaux, construire une séquence, cela a du sens pour moi. Probablement pas pour les gamins, qui téléchargent un morceau en ligne et ignorent tout le reste. Mais on sait très bien qu’après les concerts les gens aiment partir avec l’objet-disque. Je trouve qu’il y a de la beauté dans ce geste.

Steve Argüelles intervient en tant que producteur. Quel est son rôle spécifique ?

J’aime beaucoup tous les travaux qu’il a réalisé en compagnie de Benoît Delbecq. Steve est très pertinent dans ses propositions, assez minimaliste dans ses interventions électroniques, il mixe très bien ; il comprend ma musique et le résultat est à la hauteur de ce que j’attendais.

Entre le début des séances et la fin du mixage, y-a-t-il eu beaucoup de changements ?

Pas vraiment, parce que j’avais balisé le terrain en amont. Je suis très exigeante, voire directive, et j’avais demandé aux musiciens exactement je que je voulais d’eux. En fait, des qualités que je reconnais en Louis Sclavis et Rodolphe Burger [deux leaders avec lesquels elle collabore régulièrement, ndlr], comme celle de laisser les musiciens s’exprimer librement, je ne les applique pas dans mes disques (rires) !

Il y a de musiciens qui jouent seulement leurs propres compositions. D’autres, comme vous, se partagent entre musiques personnelles et collaborations diverses, dans des contextes très différents. Vous jouez dans le quartette de Louis Sclavis, dans le groupe de Rodolphe Burger, avec la oudiste Kamilya Jubran, avec le trio de Sylvain Cathala, avec Caroline, hier avec Elysian Fields et aujourd’hui pour Eyeballing avec une nouvelle formation. Avez-vous le sentiment de nourrir chaque projet avec l’expérience d’un autre ?

J’ai le sentiment de jouer partout de la même façon. Dire que je joue du jazz avec Sclavis, de la musique du monde avec Kamilya, ou du post rock dans Eyeballing, c’est une pure aberration. Je n’ai pas l’impression de sauter d’un style à un autre, ni de changer de registre ou de concept. Je mets en place des outils différents mais, au fond, c’est le même discours.

Il vous arrive de vous écouter, d’écouter vos disques des années plus tard ?

Noooon ! Je les fais écouter à mes amis avant la sortie, puis je passe à autre chose… Je n’aime pas m’écouter, encore moins me voir en train de jouer. Je ne regarde jamais les vidéos de concerts. Je ne regarde rien, de peur de voir les grimaces que je fais ! Ça me fait plus du mal que de bien, alors, non merci…

Aux côtés de Louis Sclavis, l’an dernier, vous avez enregistré pour ECM… après l’avoir fait pour des petits labels français. Comment c’est de travailler sous la houlette de Manfred Eicher ?

C’est formidable, car Manfred était aussi contrebassiste avant de devenir producteur. Lors de la première prise de l’enregistrement, il m’a fallu une inspiration pour me détendre. Manfred est le dernier producteur d’une généalogie qui n’existe plus. Il façonne les albums selon son point de vue, il est très pertinent dans ses indications, il n’est pas enthousiaste gratuitement. Et Louis [Sclavis] est un musicien qui écoute, qui n’a pas d’ego mal placé, il est ouvert à lâcher des choses, il ne s’accroche pas à sa musique comme un chien à une charentaise ! Ce disque pour ECM a été une expérience dingue, avec tant de reverb sur ma contrebasse comme jamais cela ne m’était arrivé auparavant.

Des jazzmen français disent : « Je déteste le son ECM…c’est plein de reverb, vraiment chiant » … Vous n’avez pas l’air d’en souffrir, de ce son…

Je le trouve magnifique. J’ai grandi en écoutant les disques ECM, c’est ma culture et j’aime ce son. Alors, aller pour la première fois en cabine pour enregistrer sous le regard de Manfred, c’était une sensation géniale. Pour moi c’est une chance inouïe d’avoir travaillée avec lui. Rien que de voir mon nom sur un disque ECM, je suis en transe.

Avez-vous écouté beaucoup de bassistes passés chez ECM ? Barre Phillips, Charlie Haden, Steve Swallow, Arild Andersen, Eberhard Weber…

Ahhh !! J’ai beaucoup écouté du Weber à 18 ans. Moins aujourd’hui, mais beaucoup de choses dans mon jeu proviennent de lui. Dernièrement, j’ai écouté l’album Little Movements [1980, avec Charlie Mariano, Rainer Bruninghaus et John Marshall, ndr] et j’étais stupéfaite de voir à quel point il m’avait influencée. Puis, j’ai pas mal écouté Miroslav Vitous et aussi Dave Holland, avant de me tourner vers Scott LaFaro, mais ça c’est une autre esthétique…

Une référence [littéraire] forte dans votre album est l’écrivain William Faulkner [disparu quelques mois après LaFaro, ndlr]. Et vous chantez des textes du musicien-parolier Vic Moan. Entre les deux, on peut déceler une passerelle : l’idée de désillusion face à ce monde, un certain nihilisme qui contrastent avec votre mise en musique et votre propre attitude sur scène.

On ne peut les comparer, Faulkner et Moan. Chez Faulkner, il y a toujours un trouble, un sentiment d’incompréhension. Il sème le doute, on doit échafauder des hypothèses et on revient souvent en arrière pour vérifier si on a bien compris. Pourtant, tout est écrit noir sur blanc ! Chez Moan, bien qu’à la première lecture il y a des paroles dont le sens m’échappe, à la deuxième, j’ai tout compris. Mais, j’aime être surprise, dérangée même ; j’aime constater que dans tous les arts, il y a des choses dont l’accès ne m’est pas évident. Pour ce qui est de ma musique, je pense que le bonheur et la joie n’ont rien d’incompatibles avec la désillusion du monde. Si on est pleinement conscient que les choses sont vaines, tristes et dures, c’est beaucoup plus facile d’être léger.

On vous perçoit légère sur scène, tout en étant totalement engagée dans votre expression musicale.…

C’est aussi une façon de ne pas se prendre au sérieux. On joue, on ne fait rien de nécessaire, ni de productif, ni d’utile, ni d’efficace. Je ne travaille pas dans l’humanitaire, je ne sauve pas des vies… Dans l’exercice de l’art musical, il y a quelque chose de vain qu’il ne faut pas perdre de vue…

Dans un climat de rentrée hivernal assez morose – baisse surprenante de niveau dans les programmations de festivals, énièmes reprises de spectacles célébrés partout ailleurs – , le concert de présentation d’Eyeballing fit office de magnifique moment musical du mois de janvier, tandis que l’album de Sarah Murcia est l’une des meilleures nouveautés de ce début de 2020.

SARAH MURCIA

Eyeballing

(Avec Benoît Delbecq au piano et percussion électronique, Olivier Py au saxophone, François Thuilier au tuba)

(dStream/L’Autre Distribution) 

 

 SUR SCENE : 7 FEVRIER A PARIS / MAISON DES METALLOS, 8 A LYON / OPERA, 13-14-16-20-23 A VALENCE / THEATRE DE LA VILLE, 15 A ROMANS, 21 A VIVIERS, 22 A ANNONAY, 29 PARIS / PHILHARMONIE