LEÏLA MARTIAL

« ETRE UNE CHANTEUSE « NORMALE », CE N’EST PAS MON CHEMIN »

PAR FRANCISCO CRUZ

Eclectique, libre, la chanteuse française s’affranchie d’une certaine idée du jazz et retrouve ses inspirations premières : les chants des Pygmées. 

Avec les Pygmées c’est une longue histoire, pas une révélation soudaine…

C’est une belle histoire, un rêve de petite fille, un fantasme même ! Enfant, je ne suis jamais allée en Afrique. Je vais enfin réaliser mon rêve et m’y rendre pour rencontrer une tribu de Pygmées. L’un de mes premiers désirs était de devenir ethnologue, et de pouvoir m’insérer au cœur d’une tribu pour apprendre comment on y vit, comment on y fait de la musique… J’ai eu cette expérience, mais dans une famille de Gitans. Je suis fascinée par les peuples nomades, qui sont finalement les plus opprimés : les Tsiganes, les Inuits, les Pygmées… Des gens qui abordent la musique autrement, pour accompagner leur vie quotidienne, pas comme un spectacle, pas pour en faire un métier. Cela me touche profondément, je ne cherche pas à l’expliquer rationnellement, mais ça me ressemble.

Votre dernier album, Warm Canto, vous l’avez conçu avec l’intention d’accompagner notre quotidien ?

C’est votre choix (rires) !! En tout cas avec l’intention de pouvoir sortir la musique du cadre de prédilection de l’expression artistique. Elle peut se diffuser partout, à n’importe quel moment : on peut chanter en faisant la vaisselle et ce chant peut faire surgir la beauté. La musique ne peut pas être réservée à un moment du soir, dans un lieu public, avec des entrées payantes. L’impulsion artistique peut naitre à tout moment, si on a envie de s’exprimer et de partager avec les autres. D’où mon langage imaginaire, et mon expression informelle.

Votre « langage imaginaire » est-il d’une certaine façon codifié ou l’improvisation prime à chaque concert ?

Il y a des phrasés, des sons, des cadences qui reviennent, mais il n’y a aucune préméditation dans mon expression. C’est de l’improvisation, construite à partir de plusieurs centres d’intérêts : le jazz instrumental, le chant de gorge, les sons de la nature, la technique pure, la virtuosité…

S’inspirer des chants des peuples opprimés d’ailleurs, c’est aussi une façon de voyager, aussi loin que possible, sans besoin de se transporter comme un touriste culturel ?

J’ai besoin de sentir que la compréhension est universelle. C’est un désir de communication, un besoin d’être en empathie avec ceux qui sont d’ailleurs et qui ne parlent pas la même langue. J’ai une foi énorme en la compréhension des autres par le son.

Après des expérimentations électroniques, vous revenez à une formule instrumentale acoustique ; et après avoir joué avec divers invités, vous revenez au trio de base de Baa Box…Du coup, par la répétition de motifs et la persistance rythmique, la musique prend des allures de rituel…

J’avais besoin de me recentrer pour approfondir et avancer dans ma recherche musicale et j’avais besoin de retrouver un son plus organique. Chanter avec les autres, c’est déjà un rituel, un moment privilégié, un instant sacré, qui fait voyager l’énergie bien au-delà de ce que l’on perçoit. La musique n’est pas une fin en soi, mais l’expression de ma sensibilité. Dans mon parcours, la vraie quête, c’est l’improvisation. Comment être libre dans l’instant ? C’est pour ça que j’ai besoin de m’exprimer dans différents projets : être chanteuse, mais aussi clown. travailler avec des musiciens, mais aussi avec des gens du cirque, de la danse.

Dernièrement, on vous a vue avec des artistes circassiens. Le clown est un personnage important dans votre imaginaire ?

Petite on me disait que je faisais le clown… puis j’ai voulu être comédienne. En fait, l’image du clown s’est cristallisée récemment. Ce fut une révélation : comme si c’était l’endroit où j’étais la plus vraie. Un être libre, qui ne rentre dans aucune case. Un être hyper fragile et, en même temps, très solide. Il ne sait rien faire comme les autres, donc il est obligé de faire selon son inspiration.

Ne pas jouer des standards, ni des chansons d’amour, chanter très peu de paroles, c’est un choix risqué, et on se dit que vous chantez comme vous vivez : libre et dans la fragilité, dans un équilibre précaire…

Ça fait partie d’une dynamique de vie. C’est un choix personnel. J’ai le souci de la sincérité : « qu’est-ce que je veux faire ?», « où je veux aller ? ». On nous parle de faire une carrière, « d’exister », mais, il y a un milliard de façons d’exister ! Moi, je veux vraiment vivre : aller dans la forêt rencontrer les pygmées et passer un mois chez eux est une forme d’accomplissement dans ma vie artistique… Ce n’est pas pour autant quelque chose dont on va parler dans les médias, et on ne va pas me donner un Grammy pour ça… Mais, je suis heureuse de suivre ma route, selon ma façon d’appréhender le monde, la musique, le son, et je pense que c’est ma seule façon d’apporter quelque chose à la vie. Etre une chanteuse « normale » ce n’est pas mon chemin.

LEÏLA MARTIAL

Warm Canto

(Laborie/Socadisc)


 

 

 

LE 8 JUIN À TOULOUSE/FESTIVAL RIO LOCO, LE 15 AU MONTREUIL JAZZ FESTIVAL, LES 24 ET 25 À TOULOUSE/FESTIVAL REBISH, LE 28 À EUS, LE 14 JUILLET AU PARIS JAZZ FESTIVAL, LES 17 ET 20 À MONTPELLIER/FESTIVAL RADIO FRANCE, LE 19 À GARRIGUE, LE 26 À SAINT ALBAN/DETOURS DE BABEL, LE 31 JAZZ IN MARCIAC, LE 8 AOUT À MENS.