ANGÉLIQUE KIDJO

«CELIA CRUZ EST LA SALSA AU FÉMININ»

PAR FRANCISCO CRUZ

À la suite d’un concert symphonique à Londres en compagnie de Philip Glass, la chanteuse béninoise présente à Paris son projet Celia, un spectaculaire hommage à la Reina de la Salsa. 

Pour cet hommage à Celia Cruz, vous déplacez l’accent du tumbao pour mettre en relief les aspects les plus africains de son chant. Du coup cette salsa a une saveur différente…

C’est un projet auquel je pense depuis notre tournée en hommage à Nina Simone (en 2005) en compagnie de Dianne Reeves, Liz Wright et Lisa Simone. Souvent, on se retrouvait dans nos chambres pour écouter et jouer des musiques qui nous rappelaient des moments importants de nos vies. Pour conclure que la musique était au cœur de notre vécu : les mêmes chansons découvertes à la même période ont eu un impact différent sur chacune d’entre nous. En écoutant Celia Cruz, on se mettait toutes à danser comme des folles, les musiciens aussi, et j’ai réalisé que même venant d’horizons divers, tout le monde adorait Celia. Dans un monde salsero plutôt masculin, elle représente pour moi la salsa au féminin. Elle a une voix unique, très percussive, très africaine… Soudain, Dianne m’a dit : « Quand tu chantes, j’entends Celia !! » Tu te fous de ma gueule ! lui ai-je répondu. « Non, tu as des résonances sur certaines notes qui rappellent son chant : tu devrais reprendre son répertoire ». Là, je n’ai pas dit non, car je voulais lui rendre hommage comme je l’avais fait avec Myriam Makeba et Nina SImone, ces femmes qui m’ont donné une vision du possible, dans la musique et dans la vie.

Dix ans après, le festival de Brooklyn vous demande un projet original…

J’avais toujours Celia dans un coin de ma tête, et me suis demandée si c’était le bon moment. C’est alors que j’ai reçu un appel de Dianne (Reeves) me disant qu’elle avait fait un rêve très précis : « J’ai rêvé de Celia toute la nuit, et elle me disait de te demander de reprendre ses chansons ». Et elle ajoutait : « Il faut absolument que tu le fasses, car s’il y a quelqu’un qui peut saisir l’esprit de Celia c’est toi… Je ne vois personne d’autre avec cette joie et cet esprit positif qui vous caractérisent toutes les deux ». Alors, je me suis décidée à monter ce projet et j’ai convoqué Pedrito Martinez pour nos premiers concerts à Brooklyn. Philip Glass qui était venu nous voir dans la loge, m’a dit euphorique : « Angélique, c’est un truc vraiment dément, en t’écoutant on croirait entendre Celia ! Il faut que tu l’enregistres… » Je me suis sentie prête à relever le défi, mais je n’étais pas pressée. J’étais engagée dans la réalisation de l’album Remain In Light (reprise de l’album panafricain des Talking Heads de 1980, ndlr), et pour un nouveau projet il me fallait un producteur. Alors, j’ai commencé à enregistrer les chansons chez moi, voix et percussions. Je construisais un nouveau pont entre rock, Afrique et salsa. Celia connectait toutes ces expressions et sa présence spirituelle m’ouvrait le chemin. À ce moment, Universal m’a proposé un contrat et je suis venue à Paris rencontrer le producteur David Donatien. Je lui ai dit que je voulais célébrer le versant africain de la musique de Celia, la confronter avec les multiples afrobeats. Il ne fallait surtout pas essayer de faire un disque de salsa : les cubains ont grandi dans cette culture, respirent et bouffent ça du matin au soir, et la jouent merveilleusement. Pour rendre hommage à Celia ; il fallait montrer l’immensité de cette artiste, pour qui les frontières n’existaient pas.

Après avoir repris ses plus grands succès salsa des années 70, vous êtes retournée à son répertoire des années 50, lorsqu’elle chantait avec la Sonora Matancera…

Oui, parce que c’est à ce moment, dans la construction de sa carrière, qu’elle a mis en relief son africanité, qu’elle cultivera jusqu’à la fin de sa vie. Le choix des chansons s’est révélé être un défi de dingue, vu l’immensité de son répertoire. Il y a eu des chansons que, malgré tout mon investissement, je n’ai pas pu chanter, simplement parce qu’elle (Celia) «ne le voulait pas». D’autres se sont imposées à moi dans une totale évidence. J’ai commencé ainsi à avoir une vision très précise du disque que j’allais faire. Je me souviendrais toujours quand j’ai mis ma voix sur « Sahara » : j’ai eu la chair de poule. J’avais envie de pleurer, car je voyais Celia et moi à dos de chameau en train de traverser le Sahara… Celia n’a jamais été là-bas, alors pour moi le plus beau défi était de faire voyager son esprit, par les arrangements, l’instrumentalisation, le rythme des morceaux.

Dans cette projection, quelle a été le rôle du producteur David Donatien ?

Il a été vraiment à l’écoute de mes idées et respectueux de mes choix. Dès le départ, je voulais que les cuivres soient ceux du Gangbé Brass Band. La culture yoruba est répandue au Benin, autant qu’au Nigeria, et les percussionnistes y pratiquent tous les mêmes rythmes. Donatien, en tant qu’Antillais, connait bien la salsa et d’autres rythmes caribéens, haïtiens, dominicains… Aux Antilles autant que dans l’Afrique de l’ouest, l’impact et la ferveur pour la salsa sont similaires. Il n’y a pas de fête sans salsa : une discothèque sans salsa, c’est le vide assuré ! Depuis que je suis gamine, je sais que tous les grands musiciens africains ont joué de la salsa : Youssou N’Dour et Salif Keita en premier.

L’un des aspects le plus étonnants en vous écoutant chanter Celia Cruz en concert, c’est votre maîtrise de la langue espagnole et votre aisance sur la cadence cubaine… Etes-vous hispanophone?

Pas du tout, je n’ai jamais étudié l’espagnol, mais l’anglais et l’allemand. À la maison, par contre, mes frères et moi écoutions beaucoup de musique cubaine, et notamment Celia Cruz. Alors, inconsciemment, j’ai dû apprendre des sons, des modulations, des intonations… Je suis connectée avec Celia depuis si longtemps ! À quinze ans, je l’ai découverte en concert à Cotonou, dix ans plus tard je l’ai rencontrée et j’ai chanté avec elle à Paris. Depuis, Celia m’appelait « Mi hermana africana» (ma sœur africaine) ! Elle était vraiment proche des gens, c’est la clé de sa popularité. Elle n’avait pas conscience de son importance et te faisait sentir comme de la famille. Lors des cérémonies des Grammy que nous avons partagées, et en voyant que les jeunes stars de la pop ou du hip hop ne la regardaient pas, noyés dans leur propre ego, je me disais : « Mais, quelle ignorance, ils ne savent pas quelle immense artiste est cette femme ! Comment peuvent-ils ignorer ce monument de la musique ? ». Des femmes comme elle, ou Myriam Makeba, ont été des exemples pour moi. Comme elles, je ne voulais pas devenir une star méprisante vis à vis des autres. Il y a un lien indéniable chez ces femmes qui ont vécu l’exil comme moi : pour exister on doit toujours être dans la vérité. Car, c’est la seule chose qu’il te reste quand tu n’es plus chez toi. Il ne faut pas oublier d’où tu viens et être fière de tes racines. Cette conscience de soi, et l’humilité que cela apporte, on la ressentait chez Celia dès qu’elle entrait en scène : quand elle criait « Azucaa’ !! », ce n’était pas juste une expression joyeuse et sucrée, mais comme une invitation lancée à chacun d’entre nous de faire la fête… J’aurais voulu faire un disque avec elle, car dans ma vie je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi « réel » que Celia Cruz. Mais, je n’ai pas osé le lui proposer.

Le répertoire que vous proposez en concert est largement plus vaste que celui du disque. Et la présence de musiciens invités sur disque, Shabaka Hutching et Sons of Kemet… ainsi que Meshell Ndegeocello, peuvent surprendre.

En concert les chansons prennent une ampleur qu’elles n’ont pas sur ldisque, puis il faut laisser à chaque musicien l’espace pour s’exprimer et prendre son pied, pour que ce soit aussi leur hommage à Celia.

Pour ce qui est de Sons of Kemet, je connaissais bien leur musique et j’aime leur façon de jouer en concert. Bien que nés en Angleterre, ils sont aussi des caribéens d’origine, et ils jouent des cuivres dans la tradition des marching bands et des fanfares, héritière des anciens esclaves. Ils connaissaient les classiques de Celia, mais quand je les ai invités à jouer sur « Bemba Colora » ce fut la grande fête : en studio à Paris, ils étaient déchaînés ! Pour Meshell Ndegeocello, c’est une autre histoire. L’été dernier j’étais en tournée avec Ibrahim Maalouf et on s’est rencontré au North Sea Jazz Festival (à Rotterdam). En tête-à-tête à l’hôtel, elle m’a demandée pour la énième fois « Angélique quand est-ce qu’on va travailler ensemble ? Je rêve de jouer avec toi depuis le début de ma carrière… Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? ». Je lui ai dit que je préparais un album hommage à Celia Cruz. « Quoi ???, s’est-elle exclamée, je peux y participer ? Dis-moi que tu veux bien que j’y vienne jouer ! ». « Bien sûr, lui ai-je répondu, tu es mon invitée ! » Quelque temps après, elle enregistrait sa partie de basse à New-York.

Si la musique cubaine était déjà très influente en Afrique dans les années 50, le soutien de Cuba – après sa révolution – aux mouvements de libération africains a accentué les liens culturels. Celia Cruz a fui Cuba, s’est installée aux Etats-Unis et n’a jamais cachée son opposition à la révolution. Malgré ça, même les supporteurs de la révolution et la majorité des cubains de Cuba (pas seulement les exilés) ont continué à l’aimer. Paradoxe de l’histoire, jeune africaine, vous n’avez pas été indifférente à la révolution cubaine…

Non, et j’ai même connu la dictature communiste au Bénin ! Je pense que la passion qui nous unit, Celia, Nina Simone, Myriam Makeba et moi, c’est l’amour de la liberté. Sans liberté, il n’y a pas de société possible. Quand on vend du communisme en privant l’homme de liberté, ce n’est plus du communisme. L’idéologie communiste est une chose, sa concrétisation politique a été une toute autre chose. Si le communisme avait été ce qu’il devait, Celia et moi ne serions pas parties en exil. Myriam a quitté l’Apartheid en Afrique du Sud et Nina le racisme des Etats-Unis. Toutes, nous voulions être des artistes libres et pouvoir dénoncer les injustices commises dans nos pays. Quand Celia a quitté Cuba et s’est installée aux Etats-Unis ce n’était pas pour adhérer à la politique étasunienne, mais pour retrouver la liberté de rassembler les cubains, les latinos et les africains. Si on aime la liberté, on ne peut pas rester silencieux. Pour être cohérente avec ce besoin de liberté, elle devait partir et, au passage, sacrifier sa famille. Sa mère est morte à Cuba et Celia n’a même pas pu obtenir l’autorisation du gouvernement d’assister à ses funérailles !

Aucun de vos choix n’est dû au hasard. Pourquoi, parmi un éventail de salles de concerts à Paris, avez-vous choisi le Bataclan pour présenter l’hommage à Celia Cruz ?

À Paris, j’ai commencé ma carrière au Bataclan et, après ce qui s’y est passé en 2016, si on ne revient pas y jouer, d’autres salles seront victimes de la terreur. Si on vit dans la peur, les terroristes gagneront. Les salles de concerts sont des lieux de rencontres, de célébration et de vivre ensemble. Il faut sortir de la peur et dire aux terroristes « Allez vous faire voir ! Vous nous attaquerez mille fois et mille fois nous serons à nouveau debout ». Si Celia était vivante, elle serait venue chanter au Bataclan. Car elle avait le courage de défendre les valeurs auxquelles elle croyait. Pour cette raison, pour sa lumière et son énergie positive, elle a aussi été exploitée. Ils ont voulu la détruire, mais ils n’ont pas réussi…. À la fin de sa vie, Celia Cruz chantait aussi «I Will Survive»…

ANGÉLIQUE KIDJO

Célia

(Universal)

 

 

 

 

LE 14 MAI À PARIS/BATACLAN, LE 17 À AIX-EN-PROVENCE, LE 25 À COUTANCES/JAZZ SOUS LES POMMIERS, LE 16 JUIN À TOULOUSE/FESTIVAL RIO LOCO