LOURDES URANGA LOPEZ – « GUERILLERA »

Au moment où l’Amérique du Sud sombre dans les idées sordides de l’extrême droite, où le Chili notamment semble avoir oublié la nuit cauchemardesque de la dictature militaire en votant pour un président qui se réclame héritier du dictateur Pinochet, le récit autobiographique de l’ancienne guérillera urbaine et activiste féministe mexicaine doit rafraîchir la mémoire des amnésiques et dévoiler des vérités cachées à leurs jeunes descendants. Et faire écho à la vague d’espoir suscitée au Mexique par l’élection de la première femme présidente de son histoire.

PAR FRANCISCO CRUZ

L’auteure, issue de la classe prolétaire, ayant subi dès l’enfance tant la pauvreté matérielle comme la violence machiste des hommes (père, frère, mari, amants), s’est engagé très jeune dans la lutte politique contre l’oligarchie qui détenait un pouvoir fondé sur les inégalités et l’injustice sociale. Comme une grande partie de jeunes latino-américains de la fin des années 60, elle adhérait à l’analyse marxiste de la société et était convaincue que la justice, l’égalité de droits et la liberté dans une société nouvelle seraient le fruit d’une révolution profonde qui passait par la lutte des classes et, dans certaines circonstances, par la lutte armée. Pas souhaitée mais parfois nécessaire.


Ayant pour référence la révolution mexicaine (et ses leaders Emiliano Zapata et Pancho Villa) et pour modèle idéalisé la Révolution cubaine (conduite par Fidel Castro et Ché Guevara), mais dubitative face au communisme soviétique, elle a donc milité à gauche de la gauche incarné par le Parti Communiste mexicain. Et fait partie d’un mouvement de guérilla urbaine (Front Urbain Zapatiste), vite infiltré et démantelé par la police politique. Alors, elle vécut l’enfer de la disparition, la torture, la prison. Elle frôlera la mort, puis s’échappera vivante vers l’exil, privée de ses deux enfants retenus au Mexique par leur père, son ancien mari.

Il faut se rappeler la flagrante contradiction que pratiquait l’Etat mexicain au début des années 70 : on y accueillait des exilés politiques de toute l’Amérique latine et, en même temps, on réprimait violemment les revendications sociales du peuple mexicain, notamment ceux qui avaient un rapport avec les peuples indigènes. Lourdes Uranga a souffert dans sa chair de cette mascarade politique.

Puis, elle a connu les déceptions du monde socialiste, et du capitalisme européen. Après ses années de prison au Mexique elle a été accueillie en exil à Cuba. Où elle raconte avoir découvert une réalité que ne correspondait pas tout à fait avec l’idée que l’on se faisait de la Révolution dans l’Amérique continentale. En marge des limitations de liberté individuelle elle raconte ainsi comment s’est retrouvée confrontée à une sorte de discrimination hiérarchique des exilés, traités différemment par l’administration ; en haut de l’échelle les chiliens et les argentins victimes des sinistres dictatures sud-américaines, en bas les mexicains victimes d’une fausse démocratie de droite. Peu importe s’ils étaient inspirés par les mêmes idéaux et avaient subi les mêmes tortures aux mains de la police politique et leurs maîtres de la CIA étasunienne.

Devenue presque indésirable pour le système cubain, elle a cherché le salut par une autre migration vers l’Europe. Ici, entre l’Espagne, l’Italie et le Portugal, elle a pris conscience que l’un des points faibles, probablement le plus important, des projets politiques de la gauche sous toutes les latitudes, était l’inégalité entre hommes et femmes ; le machisme qui ne respecte pas la spécificité de la condition féminine, qui ne valorise pas à sa juste mesure la contribution des femmes à la vie. Féministe intuitive, puis par conscience et conviction, elle devint critique lucide des partis et mouvements de gauche, en Europe puis de retour au Mexique. Ce qui lui valut des nouveaux désaccords et incompréhensions de la part des hiérarchies politiques masculines, un rapprochement naturel avec des femmes d’une nouvelle génération et, plus important pour elle après tant des déceptions, des retrouvailles avec ses enfants dans un processus de reconstruction, intime et nécessaire.

L’expérience de Lourdes Uranga Lopez, son engagement social permanent et sa transmission aux jeunes générations de femmes, sont une importante contribution à la transformation de la société mexicaine, dont l’évolution du mouvement zapatiste. Après tant d’années de violence (un siècle), des militaires, de la police, des gangs de la drogue… dont les principales victimes ont été les femmes.

LOURDES URANGA LOPEZ
Guérillera
Les Editions du Bout de la Ville, 178 pages, 16 euros