GIANCARLO DE CATALDO – « LA SUÉDOISE »

La Mafia est une composante centrale de la société contemporaine, dictatorial ou pseudo-démocratique et globale. En Amérique, en Europe, en Asie…Depuis plus d’un siècle, depuis le temps fondateur d’Al Capone jusqu’à aujourd’hui, ses méthodes ont évolué aux rythme des mutations politiques, économiques et technologiques. Mais ses fondamentaux ultraviolents sont toujours employés avec la même efficacité autant dans le trafic de drogues et des armes, que dans le crime politique sur les territoires commerciaux et ceux génétiques sur le marché des organes. Le magistrat et écrivain italien décrit avec acuité le tréfonds mafieux de Rome, sur les pas d’une belle femme blonde…

PAR CLAUDE DELEUZE

Ce n’est pas une histoire fantasmée sur les horreurs criminelles commises par la Ndrangheta calabraise, ni leurs homologues siciliennes ou sardes. Pas plus que des liaisons avec la mafia russe, ni avec la mafia chinoise. Là, on est dans la belle ville de Romulo et Remo, entre le Coliseo et la Piazza San Pietro, un pas tourné vers Fumicino et un autre vers le Mercato di Testaccio. Un territoire autrefois monopolisé par la mafia calabraise et désormais partagée avec la mafia albanaise. Un espace de réalité qui est la scène d’activités délictueuses multiples et que le magistrat et romancier De Cataldo connait avec la précision et la justesse d’un scientifique, lucide et déçu. 

L’auteur, déjà reconnu et célébré autrefois par son révélateur Romanzo Criminale, réalise ici une véritable entomologie des acteurs clés du trafic de la drogue romaine. Et décris avec la précision d’un topographe les sentiers obliques qui transitent les dealers depuis les tours de la banlieue jusqu’aux salons aristocratiques des palaces voisins du Vatican. Ce nouveau roman est probablement aussi noir que ses romanesques prédécesseurs, mais il est sans doute le plus séducteur des récits de De Cataldo. Ce parce qu’il a su dessiner avec beaucoup de tendresse la beauté de la femme qui en est le personnage principal. Une jeune femme dont la couleur de ses cheveux et la ligne svelte de son corps détonne avec la morphologie des autres habitants de son quartier suburbain. Dans un contexte humain teinté de brun, Sharo la blonde reçoit le surnom de «La Suédoise».

C’est par un hasardeux accident de la route que cette femme découvre l’activité délictuelle de son amant, et par pur soutien sentimental rentre dans le circuit du trafic de drogues dans la capitale italienne. D’origine modeste, le contact avec un milieu dont l’activité principale rapporte des quantités d’argent difficiles à imaginer, fait que l’immersion en spirale résulte bien plus aisée que trouver une porte de sortie à cette dynamique addictive. Gagner beaucoup d’argent avec peu d’effort ; mais avec un risque pas négligeable qui sature les journées d’adrénaline. 

Dans ce circuit malsain, «La Suédoise» croise le chemin de chefs criminels analphabètes issus de la migration balkanique et des héritiers des anciennes familles de l’aristocratie romaine. Ses livraisons dans les beaux quartiers sont de préférence la cocaïne et la très convoité drogue du viol : un liquide transparent d’apparence anodine, dont quelques goutes suffisent pour anéantir toute résistance chez la femme (ou l’homme) à violer. Vendue entre 25 et 40 mille euros le litre, c’est une denrée très rentable. 

Evidemment, la clé du marché n’est pas le plaisir, mais l’argent. Des sommes démesurées sont blanchies tous les jours dans différentes activités commerciales, en toute « légalité ». Des cafés aux restaurants, des commerces de fringues aux pharmacies, des hôtels aux boutiques téléphoniques, c’est toute l’activité commerciale d’une ville qui est contaminée de la sorte. Puis, le business de la drogue s’infiltre dans d’autres sphères sociales : la vie politique, l’activité sportive de haut niveau, la télévision et la bourse. Les traders et les sénateurs, les présentateurs starifiés de l’audiovisuel ou les champions sportifs, tous font partie de la clientèle privilégiée. L’argent de la drogue achète (presque) tout, même la complicité des polices qui seraient chargées de la confisquer. C’est ainsi dans les plus grandes et prestigieuses capitales occidentales, et pas (seulement) dans les zones suburbaines des villes du tiers monde. 

Cette réalité, qui dépasse largement la fiction, est touchée de près et racontée avec la finesse d’un scalp par Giancarlo de Cataldo. Les héritiers des anciens capos de la mafia (qui dirigent les affaires depuis l’ombre des cachettes rurales) ont étudié dans des grandes écoles, et sont devenus des professionnels compétents intégrés aux hautes sphères financières de la société. Leurs activités de blanchiment de l’argent sont appréciées pour la majorité inconsciente qui rêve de « pouvoir d’achat », pour le succès d’une caste dévouée au graal de la richesse matérielle. 

GIANCARLO DE CATALDO

La Suédoise

Editions Métailié , 240 pages, 21,50€