MAYRA ANDRADE

L’Afrique au coeur

La chanteuse capverdienne, citoyenne du monde [née à Cuba, elle a vécu au Sénégal, en Allemagne, au Cap-Vert, en France… elle est désormais installée au Portugal], surmonte le besoin d’identité et, sans oublier ses racines, se libère dans un tourbillon d’afrobeats dansants avec Manga, un album à savourer sans modération.

PAR FRANCISCO CRUZ

Avec Manga, vous vous plongez dans la sonorité africaine contemporaine, électrique et électronique. Avec une vibration nettement plus jeune que dans vos albums précédents.

Oui, c’est l’Afrique d’aujourd’hui, ouverte aux nouvelles sonorités du monde. Même si, dans mes projets plus inspirés des musiques capverdiennes, je laissais une grande ouverture à d’autres sonorités africaines traditionnelles, j’ai toujours utilisé des rythmes en 6/8 et intégré des instruments traditionnels comme la kora. Mais, aujourd’hui ce qui m’intéresse c’est la sonorité africaine actuelle. Cela à un rapport étroit avec des changements dans ma vie : j’ai quitté Paris et me suis installée à Lisbonne, il y a trois ans.

Fatiguée de Paris, de son élégance surannée et de son climat social toxique ?

J’avais besoin d’habiter à nouveau dans un endroit où les gens ont le temps de se regarder et de se parler, où il y a plus de soleil, pour me sentir bien. Aujourd’hui, je me sens comme une éponge qui avait un peu séché les dernières années à Paris et qui, d’un coup, est en plein renouveau. À Lisbonne, la musique que j’écoute en marchant dans la rue me donne envie de danser et me met de bonne humeur. C’est en grand partie des sons afrobeats ; des musiques qui viennent du Nigeria et du Ghana, mais aussi de l’électro portugaise avec des influences issues du kuduro angolais, et qui m’apportent plus de légèreté et d’envie de m’amuser. J’ai voulu produire cette alchimie où se retrouvent des sources capverdiennes mélangées à l’afrobeat contemporain. Je suis très inspirée par des jeunes artistes africains, des musiciens mais aussi des stylistes, des photographes, des peintres…

ll y a un renouvellement multiple de l’art africain ?

L’Afrique est en train de vivre son propre mouvement «Black Is Beautiful» : c’est un moment important de revalorisation. Internet a beaucoup contribué à ce phénomène. Les jeunes créateurs sont en contact avec le monde entier et font connaître leur travail, chose impossible auparavant.

Vous avez enregistré à Abidjan (Côte d’Ivoire), parce que le beatmaker 2B et son homologue Akatche sont installés là-bas, mais aussi à Paris, dans le studio Lusafrica de l’ancien producteur de Césaria Evora. Cela vous reconnecte avec le Cap Vert. Quid de votre présence sur les scènes capverdiennes ?

J’y joue beaucoup moins que je le voudrais. Car, les producteurs préfèrent que je m’y produise avec des musiciens locaux au lieu d’inviter mon groupe. J’ai l’impression que l’argent (des sponsors privés exclusivement, ndlr) est investi dans l’importation de musique étrangère extrêmement commerciale, mais qu’il n’y a pas de volonté de payer les artistes capverdiens qui habitent à l’étranger. Ça me rend triste, car le public réclame notre présence et peut même croire que nous ne voulons pas y aller ! Mais je ne peux pas y jouer sans mes musiciens et techniciens, dans des conditions qui ne sont pas à la hauteur de la musique que je veux défendre. Je ne vois pas pourquoi je devrais y chanter au rabais. Néanmoins, j’y vais très régulièrement, pour soutenir des causes sociales, pour participer aux créations d’autres artistes, et pour visiter ma famille.

Le Portugal vous a ressourcée…

Ressourcée, c’est le mot qui me convient parfaitement. Ça m’a permis d’être en contact avec la scène alternative de Lisbonne, de renouer avec toute la communauté lusophone de sa banlieue, notamment angolaise et capverdienne, et cela m’a mis dans le mood idéal pour créer ce nouvel album. Un disque qui a été réalisé avec le budget le plus modeste de ma carrière. Pourtant, cela m’a sortie du cocon confortable auquel je m’étais habituée. Cet enregistrement m’a mis dans l’état d’esprit des jeunes africains d’aujourd’hui, ouverts au risque et débrouillards.

Produire Manga fut une expérience très différente par rapport aux albums précédents ?

Ça a été un travail de laboratoire. Je m’étais habituée à enregistrer avec 50 musiciens, des sections de cordes et de cuivres, des séances très confortables durant plusieurs semaines, et là on avait peu de jours de studio, et juste une petite équipe prête à tout faire. Hormis les beatmakers africains, j’ai fait venir Kim Alves des États-Unis, un musicien qui est présent sur tous mes albums. Multi-instrumentiste (piano, guitare, basse, sax, violon, cavaquinho…), il a une connaissance profonde de tous les rythmes capverdiens…la morna, la coladeira, mais aussi le funana, le batuque, la bandeira…Avec Kim j’ai commencé à travailler à 15 ans, en faisant mon premier EPK dans son home studio. C’est un professeur, une sorte d’ange gardien, un garant de mon identité capverdienne et un bras droit indispensable.

Nouvelle résidence, nouvel album, nouveau son… et nouveau look !

Sur scène, mon style a pas mal changé depuis mon précédent album (5 ans) et, comme je me sens de plus en plus jeune, j’adopte un style plus décontracté et aligné avec qui je suis au jour le jour. La femme que je suis, la force que je sens en moi, ma modernité, mon cosmopolitisme, tout devient cohérent dans ce dernier disque. Et j’insiste auprès la maison de disques pour bien communiquer cette image de moi, pour s’ouvrir aux médias alternatifs, sortir du carcan habituel des journaux, radios et télés traditionnels. Je vise l’expansion tout en restant moi-même. J’ai plus d’assurance, je me sens plus épanouie et plus heureuse, et ça me permet de me libérer d’un tas de choses.

L’un des morceaux le plus forts de Manga est « Vapor Di Imigrason ». Le drame de la migration de jeunes africains vers l’Europe et ses anciens pays colonisateurs, et ces milliers d’âmes éteintes sous les eaux méditerranéennes, est un cauchemar que vous hante ?

C’est une situation abominable. Autant que celle des hommes vendus comme des esclaves en Libye, pour 200 euros. Je me souviens que je pleurais transférant le reportage à Madonna, à Ronaldo… (le brésilien) pour qu’ils le relayent à leur tour, tant je trouve cela horrible. L’impuissance est là aussi parce que, à part d’essayer de sensibiliser l’opinion publique, que peut-on faire de plus ? J’aurais envie de dire aux jeunes, réglons nos problèmes en Afrique ! Éduquons les nouvelles générations et restons chez nous. On a tout pour satisfaire nos besoins en ressources naturelles (sauf le Cap Vert), pour devenir un continent prospère et heureux, alors pourquoi se laisser voler par des puissances étrangères avec la connivence de dirigeants corrompus ? La caste politique est une vermine, un cancer qui détruit l’Afrique depuis trop longtemps. Quand tu es un artiste africain, ta mission est de révéler, revendiquer, mettre en relief et diffuser l’image positive de cette terre. Il faut que l’empathie et l’amour prolifèrent. Qu’on investisse sur l’éducation, sur la santé, sur l’avenir, sur la vie quoi !

J’aimerais tellement que ces jeunes ne soient pas obligés de quitter l’Afrique. L’Europe a une très grande responsabilité dans le drame africain et l’attitude de ses dirigeants est tellement hypocrite ! C’est facile de s’habituer à fermer la porte. Nous, comme artistes, on a la responsabilité de ne pas fermer les yeux et de rester connectés à la réalité. Pourtant, je ne me considère pas une artiste engagée. Simplement, je suis sensible à la souffrance des gens. Je ne suis pas politisée, j’ai de l’empathie pour les gens et je ressens un profond mépris pour l’injustice.

Pourquoi avoir choisie la chanson « Manga » pour donner le titre à l’album ?

« Manga » est une chanson sensuelle, d’amour passionné, inspirée de mon fruit tropical préféré… la mangue. Ce côté sucré-acidulé-coloré, représente bien l’image que je voulais donner de cet album. La mangue est un fruit que se transforme, sa couleur et sa saveur changent, et se consomme à différents stades de sa maturité. Je les préfère mûres et charnues ! Et vous ?

MAYRA ANDRADE

Manga

(Sony)


LE 16 FÉVRIER À PLESCOP, LE 19 À PARIS/LA CIGALE, LE 28 MARS À LILLE, LE 20 AVRIL À BOURGES