LOUISE JALLU

« TOUS LES MUSICIENS VEULENT JOUER ET SE CONFRONTER AU PUBLIC »

PAR FRANCISCO CRUZ    PHOTO RAYNAUD DE LAGE – SYLVAIN GRIPOIX

Le tango, surtout le tango instrumental, a (presque) toujours été une affaire d’hommes. Très masculin sur la scène (musicale, autre chose fut l’évolution de la danse), c’est à peine si les femmes avaient le droit d'(en)chanter. Depuis peu, elles changent la sensibilité et la vibration tanguera. L’une des plus brillantes instrumentistes et leaders du nuevo tango nuevo, est la française Louise Jallu. Elle présente son deuxième album, en hommage à Astor Piazzolla. Le Troesma (maestro) serait heureux de l’écouter…

Après les auditions de vos deux albums, Francesita et Piazzolla 2021, on se demande comment vous êtes arrivée dans le monde du Tango ?; en provenance de l’univers Classique ?

J’habitais Gennevilliers où le conservatoire de la ville a eu la bonne idée de créer des classes de bandonéon. C’était la seule école en France, et à l’époque en Europe, à proposer des cours pour cet instrument, et qui plus est, avec des musiciens comme César Stroscio et Juan José Mosalini. Ma sœur ainée avait commencé à étudier cet instrument dont j’ai trouvé le son fascinant ! Et comme on est curieux à l’âge de 6 ans, j’ai voulu comprendre ce qu’il y avait à l’intérieur de cette boîte magique. C’est ainsi que j’ai commencé à étudier le bandonéon au conservatoire.
En-dehors des cours, j’assistais aux auditions et aux nombreux concerts que proposait l’école, et fus aussi très tôt initiée à cette musique, à ses codes, à ses formations. Le bandonéon devient de fait consubstantiel au tango, inséparable !

Comment avez-vous rencontré la musique de Piazzolla ?

Le bandonéon est aujourd’hui l’instrument idiomatique du tango et, forcément, les études sont liées à ce genre musical qui est né, comme le jazz, il y a environ 120 ans. À partir d’un certain niveau technique, on aborde des pièces de genre, des années 20 à 50, puis bien sûr, on vient très vite à l’incontournable Piazzolla. Le tango traditionnel est plus daté, mais je l’aimais beaucoup y compris très jeune. La musique de Piazzolla est plus immédiate, plus actuelle, et sa construction sur des mélodies fortes et prégnantes la rend encore plus attractive.

Quel album ou quelle période de l’œuvre piazzollienne avez-vous découvert et aimé en premier ?

Certains titres de Piazzolla sont transcrits de telle façon que l’on peut les aborder assez jeune. Forcément, tout le monde se dirige vers les titres « phares » de Piazzolla comme « Adios Nonino » ou la « Milonga del Angel ». On ne peut réduire sa musique au seul énoncé de ses thèmes, comme on pourrait le faire avec une belle mélodie de musique de film par exemple. On tombe très vite dans un univers un peu suranné ! La musique de Piazzolla n’est pas une belle mélodie sous de belles harmonies, c’est un vrai «moteur», une vraie histoire, une dynamique folle et profondément moderne qu’il ne convient pas de maniérer.

AVEC AMOUR ET IRRÉVÉRENCE

Dans votre nouvel album, vous abordez des pièces écrites à divers moments de l’évolution musicale de Piazzolla. Avez-vous des préférences pour une période en particulier ?

La période que je préfère est celle de son Quinteto Tango Nuevo, avec des titres comme « Tristezas de un Doble A » ou « Tanguedia », mais Piazzolla s’était déjà «trouvé» et développait un art singulier dès le milieu des années 50, qu’il affirmera encore davantage dans la décennie suivante. Je l’aime surtout lorsqu’il s’échappe du système tonal et s’exprime dans une modalité plus élargie. Le titre « Buenos Aires Hora Cero » est significatif de cette modalité qui était nouvelle pour le tango. On sent les références harmoniques de Ravel (peut-être son passage chez Nadia Boulanger ) ou son admiration pour le jazz moderne (Miles Davis, John Coltrane). Quant à certaines mélodies si célèbres comme « Oblivion », il faut les considérer à part dans sa production, liées souvent à des productions cinématographiques – et Piazzolla avait la nécessité de vivre et souvent de survivre ! – et réduire encore une fois son art à quelques mélodies n’est pas vraiment le servir. Je suis souvent gênée d’entendre ce qui me semble être des ersatz de Piazzolla, comme si l’on prenait un portrait de Bacon pour en faire un poulbot de Montmartre !

Piazzolla disparu en 1992, n’a plus joué en France après la fin des années 80… Est-ce le Piazzolla compositeur qui vous intéresse le plus ou le Piazzolla instrumentiste ?

Le jeu de Piazzolla est inimitable et impressionnant. Il fait corps avec sa musique qu’il ne joue jamais de la même façon. On a l’impression qu’il en donne une nouvelle version à chacun de ses concerts, qu’il vient de créer à l’instant sa musique. Et bien qu’il composât souvent ses pièces au piano, il les pensait pour le bandonéon ; il vivait sa musique «en bandonéon» qui devient, de fait, son souffle et son sang. Les deux aspects sont si liés, composition et bandonéon, qu’il est impossible de les dissocier, comme le piano de Monk ou le saxophone de Coltrane.

Comment avez-vous voulu travailler le matériau piazzollien ? D’abord, avec un respect strict de la partition, pour ensuite vous permettre des variations et des «arrangements» nouveaux ?

Le tango est une musique écrite mais, à l’instar de la musique baroque, elle donne lieu en permanence à des variations. Ces variations peuvent être très développées et chez Piazzolla encore plus. Il y a des arrangements écrits de Piazzolla, mais lui-même ne les respectait pas. C’est une musique que l’on ne peut pas figer ! Elle devient morte, ce n’est pas du tout de la musique classique où le moindre crescendo ou accent sont étudiés à la loupe. En-dehors de ces considérations, tenter d’imiter le « Maître » m’est très vite apparu comme une démarche vouée à l’échec. Et à quoi bon ? Serait-ce utile de faire du Mingus ou du Monk revival ? En reprenant à la lettre les relevés de leurs improvisations ? Non, bien sûr. Et puis, Astor Piazzolla disait souvent qu’il ne fallait pas imiter, mais proposer des choses nouvelles, ne pas se situer en «imitateurs», en          «suiveurs», mais, au contraire, proposer un autre univers, et c’est ce que j’ai souhaité pour ce projet, en m’attaquant à «l’icône». Le respecter tout en étant parfois irrévérencieuse.

JOUER PIAZZOLLA PRIVÉE DE SCÈNE

Dans votre groupe Mathias Lévy joue du violon et de la guitare. Le quartet joue comme le quintet piazzollien, mais amplifié par des invités. Gustavo Beytelmann s’impose comme une évidence, Médéric Collignon semble étranger à cet univers. Pourquoi vouliez-vous ajouter un bugle ? Pour une simple question de couleur où ressentiez-vous le besoin d’entendre cette voix qui souffle sur « Oblivion »?

« Oblivion », titre emblématique de Piazzolla, a été pensé et écrit pour le cinéma. Il ne possède pas en lui les caractéristiques du tango. En arrangeant ce titre, en essayant aussi d’élargir davantage la modalité de ce morceau, j’ai tout de suite pensé à Médéric Collignon, en sachant qu’il allait nous proposer des lignes surprenantes et son propre univers lié au jazz. Piazzolla aimait le jazz et a été influencé par lui, et il ne me paraissait pas incongru dès lors, d’orienter cette pièce dans cet autre genre musical.

Le Troesma Piazzolla aimait la scène. Aujourd’hui, les concerts sont impossibles, interdits. Jouer dans la solitude : comment vivez-vous cette situation ?

Cette situation est catastrophique pour tout le monde et pas uniquement pour les acteurs des métiers de la scène. La plupart des organisateurs de concert, des directeurs de salle, de festival ont proposé des solutions qui m’ont semblé réalistes, aux instances politiques mais ils n’ont jamais été entendus. Pour autant, je ne suis pas une spécialiste de la question, je ne vis pas la situation dans les hôpitaux, et une vérité ne semble pas s’imposer : le milieu scientifique est lui-même divisé. J’espère que la situation redeviendra normale à l’approche de l’été et qu’à la rentrée prochaine, ce drame sera derrière nous. Tous les musiciens veulent jouer et se confronter au public. Le public commence à ressentir une sorte de détestation pour les concerts via écrans interposés qui sont un leurre ! La musique, pour s’objectiver, pour vivre, requiert des échanges directs avec lui.

Que ressentez-vous quand on propose au public de vous écouter masqué, testé et vacciné ? Les artistes doivent-ils accepter les conditions du streaming ?

Pour la sortie du CD, nous n’avons pas souhaité jouer en streaming. Nous avions tellement travaillé sur ce projet que nous ne pouvions nous résoudre à le livrer devant des fauteuils vides, sans ressentir le regard du public. Selon les salles, les concerts ne sont jamais les mêmes, ce qui tend à prouver que le public joue aussi un rôle éminent. Aucun écran ne pourra le remplacer et ce ne sont pas des pouces levés en «smiley» ou des «cœurs» qui remplaceront sa chaleur et son identité.

L’ordre des morceaux, cette séquence initiée avec « Soledad » et conclue par « Lo Que Vendra » répond-t-elle à une lecture particulière ? Une dramaturgie du son ? Un message musical ou littéraire ?

Cet ordre installe une dramaturgie, évite aussi de «froisser» d’emblée par la vision iconoclaste de quelques titres, et propose un voyage où les sons additionnels jouent aussi leur rôle. Commencer par « Soledad » (la solitude), correspondait bien aux moments que nous traversions à l’époque (en 2020). « Lo Que Vendra » (ce qui surviendra), cette pièce de Piazzolla qui était prémonitoire de ce qui allait effectivement lui arriver, nous interroge à notre tour, sur ce qui pourra nous arriver par la suite.

Le « Libertango » pourrait-il devenir une « Prisontango » ?

Je ne pense pas, d’autant plus que nous nous sommes affranchis dans notre version, à 7 temps, de la prison du 3-3-2 !

LOUISE JALLU
Piazzolla 2021
(Klarthe/Pias)

 

 

 

 

 

CONCERTS PRÉVUS (interdits?)

14 mars 2021, Festival Jazz au Féminin (Bagneux) ; 18 mars,  Théâtre Paul Eluard (Bezons),
1er avril,  Choisy-le-Roi ; 24 avril,  Le Delta (Namur)