FATOUMATA DIAWARA

L’AFRIQUE AU CŒUR

À la suite du succès de Lamomali – le projet ethno-pop avec M et Toumani Diabaté – la chanteuse et actrice malienne présente en concert Fenfo, son nouvel album personnel. Une histoire d’amour, de révolte et d’espérance, marquée par la naissance de son propre enfant

PAR FRANCISCO CRUZ

Fenfo est un album très attendu ; c’est le fruit d’une longue réflexion ou d’une inspiration soudaine ?

J’ai pris tout mon temps pour le réaliser, pour l’adapter et le faire résonner en adéquation avec la situation actuelle de l’Afrique et du monde. Je l’ai enregistré dans différents pays – Mali, Burkina Faso, Espagne – et à Paris, en compagnie de Matthieu (Chedid, aka M, ndlr). Je voulais que les gens aient du temps pour digérer Fatou, mon premier album, réalisé pratiquement seule, et qui accouchait la douleur de mon passé à travers un blues simple et fragile… Fenfo est un projet différent, mieux produit. Pour la plupart des gens, la femme, surtout quand elle chante, se doit d’être parfaite. Je ne le suis pas. Je ne cherche pas la perfection, seulement à faire face à mes douleurs et à mes origines en tant que femme.

Entre les deux disques, vous avez collaboré avec des musiciens importants, dont Roberto Fonseca, M, et votre «sœur» Hindi Zahra…

J’ai joué avec d’autres artistes, mais j’ai surtout consacré du temps à mon bébé. Cela m’a donné beaucoup de confiance et de sérénité pour réaliser Fenfo.

Depuis Fatou, le monde a évolué de façon vertigineuse. La migration et l’errance touchent vos compatriotes. Vos nouvelles chansons évoquent le départ. Partir, inspire tout votre album ?

C’est exactement ça, car moi-même je suis partie très jeune de chez moi. Heureusement, j’ai été accueillie avec amour par deux familles, qui m’ont adoptée, aidée à avancer dans la vie et donnée la confiance nécessaire pour réaliser mes rêves. Aujourd’hui mes frères sont regardés avec du mépris : on leur rappelle à chaque instant qu’ils ne sont pas chez eux, qu’on ne veut pas d’eux. J’essaie de me mettre à leur place et d’imaginer la douleur qu’ils éprouvent de cette double déchirure : quitter les siens et essuyer le rejet des autres. Dans la chanson «Nterini», la femme dit : «

Où es-tu mon chéri, tu es parti loin et tu ne reviendras peut-être plus jamais. Tu étais tout pour moi, tu es l’amour. Tu as laissé ton père et ta mère, pour aller découvrir un monde meilleur ». Mais ce n’est pas le cas. L’homme se dit alors que, l’amour qu’il avait au sein de sa famille, était peut-être le meilleur qu’il pouvait avoir…mais c’est désormais trop tard.

Votre disque est comme une invitation à ne pas partir.

Fenfo est une autre façon d’aborder le thème de la migration. Les médias ont donné une fausse image de l’Afrique. Contrairement à ce qu’ils disent, il se passe beaucoup de bonnes choses là-bas. On n’est plus au temps de l’esclavage, ni de la colonisation. J’invite les gens venir découvrir le Ghana, le Nigeria, le Mali même. Malgré la guerre de religion, beaucoup d’occidentaux y vivent et sortent en famille écouter du blues.

On ne trouve pas les bons mots pour parler de la migration africaine ?

Avant de monter sur les bateaux, nos jeunes sont des personnes qui ont reçu et donné de l’amour, qui ont une éducation et savent respecter les autres, ils ont juste envie de vous connaitre. Ils ne sont ni des bandits, ni des méchants, ni des esclaves. Ils sont juste des êtres humains, comme vous.

Eveiller des consciences chez les jeunes est une tâche noble et ardue. Vous pensez que les jeunes sont souvent embarqués dans une histoire qui n’est pas la leur ?

La jeune génération prend comme exemple les afro-américains, fume de l’herbe et fait du hip hop de façon très maladroite. Ils pensent que le hip hop, c’est prendre de la drogue, balancer des diatribes et gagner du fric. Il y a aussi beaucoup de filles qui se depigmentent la peau, pour avoir le teint clair, et se brulent les cheveux pour les avoir lisses et blonds ! C’est triste et, médicalement, dangereux. Il faut que l’Afrique réapprenne à s’aimer, à se valoriser pour ce qu’elle est. Pour gagner le respect des autres, les jeunes africains doivent d’abord apprendre à s’aimer et à aimer leur culture et leur histoire.

C’est ce que vous chantez dans «Kokoro». Réapprendre votre histoire, celle de vos ancêtres, et retrouver une identité. La colonisation occidentale est responsable de cette aliénation?

Les occidentaux sont venus en Afrique pour faire ce qui convenait à leurs intérêts. Ce temps est révolu, et les jeunes africains sont libres d’écrire leur histoire. Ils doivent aujourd’hui assumer cette responsabilité.

FATOUMATA DIAWARA

Fenfo

(MONTUNO/WAGRAM)

MALI

4/5

 

 

LE 26 JANVIER AU GRAND QUEVILLY, LE 30 À BOULOGNE-BILLANCOURT (CARRÉ DES BELLES FEUILLES), LE 31 À CHAPELLE SUR ERDRE