RAUL ALIAGA / FULANO

« FULANO A ETE TRES IMPORTANT POUR PROVOQUER DES CHANGEMENTS DANS LES CONSCIENCES »

Raúl Aliaga est un percussionniste pionnier de la musique dite «fusion» (mélange de rock-jazz-folk-éthnique) durant les années 80 et sa versatilité lui a permis de réaliser une multitude d’expériences dans différents espaces musicaux : musicien de formation classique, il a étudié la percussion orchestrale, fait partie d’orchestres de télévision, de groupes de rock et de jazz et, plus important, il a joué longtemps dans les ensembles Fulano  et Congreso, deux des groupes les plus créatifs de la musique nouvelle chilienne.

Sa première expérience musicale importante a eu lieu à onze ans, dans l’Orchestre Symphonique de l’Ecole Expérimentale Artistique de la ville d’Antofagasta. Où  Aliaga étudiait la trompette, la clarinette et le violon. Un an après le coup d’Etat, il s’installait à Santiago pour étudier la percussion symphonique au Conservatoire National de musique. Quelques années après, il intégrait divers ensembles orchestraux contemporains, participant à la création d’œuvres des compositeurs Alejandro Guarello et de Guillermo Rifo. Il jouait en même temps de la musique de chambre avec la pianiste Elvira Savi. «Turandot», avec l’Orchestre Philharmonique du Chili, fut son dernier concert classique (1984), pour se consacrer depuis exclusivement à la musique populaire.

En 1992, il intègrait le groupe Congreso, avec qui il participait au festival Les Nouveaux Sons de lAmérique au Châtelet (Paris, 1993) et continua d’y jouer pendant 30 ans. Sa vie musicale prit une nouvelle dimension et un an plus tard, il intégrait aussi le groupe Fulano, jusqu’à l’arrêt des concerts en 2004 et sa transformation ultérieure en la formation à géométrie variable et inclassable, La Media Banda.

Cela représentait quoi d’arriver dans Fulano, une bande rock-jazz très contestataire qui a bouleversé le climat musical du Chili depuis le milieu des années 80 ?

C’était une porte d’accès à un monde où l’on exprimait une grande partie des émotions que l’on avait du mal à extérioriser, à partager. Mais aussi une formation où le niveau musical, l’utilisation du langage, et l’excellence technique était très élevés. Pour moi ce fut très important de prendre en charge la suite stylistique installée par le batteur original, Willy Valenzuela. Un défi énorme, car j’ai compris qu’il fallait vraiment beaucoup travailler pour être à la hauteur.

Pourtant, vous aviez un background enviable.

J’ai toujours été très éclectique. Cela m’a permis de vivre des expériences très diverses qui m’ont enrichi en tant qu’individu. Et m’ont permis de grandir comme musicien. Mais, dans Fulano il fallait se confronter et expérimenter des idées et des motifs qui sont très loin de la commodité artistique, ou de travailler juste pour survivre. A l’époque il y avait très peu de production discographique au Chili. Alors je travaillais beaucoup en studio, enregistrant pour d’autres artistes. Au début des années 90, j’ai commencé à travailler en publicité et j’ai gagné beaucoup d’argent. Avec ça, j’ai pu acquérir le matériel et les instruments nécessaires et monter un très bon studio d’enregistrement. De cette façon j’ai pu continuer à développer des projets alternatifs, éloignés du travail conventionnel. Et vivre ainsi diverses expériences émotionnelles que la musique provoque.

Vous avez vécu l’expérience avec Fulano en deux étapes. D’abord comme collaborateur technique, puis en tant que membre à part entière.

Fulano avait une force qui inspirait le respect. Techniquement, c’était parfait. Sa musique était excellente. Il manquait au Chili de mettre en lumière l’existence des artistes, des personnes très différentes de la masse et de ceux qui dirigeaient le pays de façon violente. La musique de Fulano créait une ouverture très importante, pour se permettre de dire ce que les gens n’osaient pas. Fulano véhiculait une énergie énorme et les textes des morceaux étaient très courageux. Fulano  a été très important pour provoquer des changements dans les consciences.

A la différence d’autres artistes devenus vertueux de la métaphore et des ellipses pour critiquer le régime criminel qui dominait, Fulano allait de front et se moquait ouvertement de la violence et de ses agents. Pourtant, ils n’ont pas souffert directement de la répression ou de la censure.

Les réduire au silence était impossible, car son excellence artistique les mettait hors de portée des autorités et de la répression. C’était la fin des années 80, les conditions n’étaient pas les mêmes qu’immédiatement après le coup d’Etat. Fulano n’aurait jamais existé 10 ans plus tôt.