BARRE PHILLIPS

«ornette est venu me voir et m’a dit : « ce soir ton reve va devenir realite ; tu viens jouer avec moi »

Après plus de deux ans de virtuel silence imposé abusivement, les musiciens jouent et publient des nouveaux enregistrements portés par une urgence vitale ; un besoin d’expression qui dribble et esquive la tendance du tout numérique et consensuel. Parmi les plus surprenants albums parus récemment, Face à Face est celui du contrebassiste Barre Phillips, musicien historique du label ECM. Un bref come-back sur son parcours s’impose.

PAR FRANCISCO CRUZ

UNE VIE D’IMPROVISATION [SONORE] EN MOUVEMENT

C’était une soirée splendide. Et pourtant, Santiago du Chili était secoué par la violence de la répression militaire. C’était il y a quarante ans, les chiliens essayaient de survivre tant bien que mal et vous y avez joué accompagnant le danseur Dominique Petit … Un spectacle presque clandestin. Dix ans après le coup d’Etat militaire dirigé par le général Pinochet.

« Ce fut l’une de ces expériences incroyables qui ne se répètent jamais dans la vie. J’ai vu de mes yeux la répression policière contre les étudiants, les chars lançant des jets d’eau et des gaz lacrymogènes. Mais, ce qui m’a le plus impressionné c’était la zone « libre », celle qui était protégée par la Cathédrale, où défilaient les femmes, mères et filles des portés disparus, avec les portraits des victimes. J’ai beaucoup aimé les objets artisanaux, réalisés par les prisonniers politiques et que l’on vendait à cet endroit…»

Cet espace s’appelait Vicaria de la Solidaridad…

« Oui, c’est ça. Ce sont des expériences qui te marquent pour toute la vie. Je découvrais le Chili, mais j’étais déjà au courant de la responsabilité du gouvernement américain qui n’a pas lésiné sur les moyens pour arrêter la gouvernance du président Allende et détruire ainsi la démocratie populaire. » 

Quel était votre ressenti de savoir que le gouvernement Nixon et la CIA étaient responsables de ce drame humain ?

« Oh ! Ce n’était pas la première fois que j’apprenais que mon pays était capable de réaliser des choses extrêmement cruelles à l’encontre d’autres populations. Le tout sous le prétexte mensonger de « la moralité, la défense de la liberté ou de la démocratie ». Je connaissais ces agissements et cela a rendu moins violente la découverte de la réalité de ce pays. » 

Vous étiez accueillis à l’Institut Culturel Français. Lequel, dirigé par Claire Duhamel (ancienne actrice au Théâtre du Soleil), invitait des très bons artistes français, dont l’Ensemble Intercontemporain…

« Oui, je suis allé au Chili avec un danseur français, et je me présentais comme «musicien nord-américain». J’avais honte de dire étasunien, ou américain. Les responsables culturels français à Santiago étaient des gens très engagés contre la dictature, et réalisaient un travail formidable, malgré les menaces et les intimidations. »

Vous aviez fait des jam sessions avec des musiciens locaux ? 

« Oui, avec des amis du pianiste Manuel Villarroel, qui habitait à Paris. »

C’était une période où vous jouiez beaucoup au service de la danse ?

« Oui, j’ai passé six ans (entre 1974 à 1980) à travailler avec des nombreux danseurs. Dont, le Groupe de Recherche Théâtrale de l’Opéra de Paris et la compagnie de Carolyn Carlson. Dominique Petit en faisait partie. On se connaissait très bien, il s’était marié avec ma fille …

Avec Claudia, la chanteuse ?

« Oui !, vous la connaissez ? »

On l’a découverte dans Music By votre excellent album en compagnie de John Surman, Pierre Favre, Hervé Bourde, la chanteuse Aina Kemanis paru chez ECM (en 1981).

« Merci. Avec Dominique nous avons beaucoup joué en France et en Europe, et en 1984 nous sommes partis pour une tournée latino-américaine de deux mois. Nous avons joué au Brésil, en Argentine, Uruguay, Paraguay et au Chili. Cinq pays qui subissaient des dictatures militaires. »

Le fait de travailler auprès de Carolyn Carlson a-t-il influencé votre musique ?

« J’avais connu Carolyn un an avant d’arriver à l’Opéra. Pour moi, ce fut une grande découverte, du monde de la danse contemporaine, et du travail spécifique de sa compagnie. Auparavant, mon expérience dans le domaine se limitait à quelques musiques de ballet (classique), où il s’agissait de jouer une musique déjà écrite. Avec Carolyn Carlson j’ai commencé à jouer des musiques improvisées avec des danseurs qui improvisaient eux aussi. C’était des chorégraphies définies certes, mais pas figées, toujours changeantes. Tout était très organique. C’était du live à chaque fois.

J’ai appris beaucoup sur la puissance de la musique, qui devait être la base d’un travail artistique essentiellement visuel. A travailler sur les équilibres, afin que le son n’écrase pas le visuel. Et ce n’était pas une question de décibels. C’était la découverte d’un travail très différent à la musique de concert. »

Vous faisiez partie du spectacle chorégraphique ?

« Oui, pas comme danseur, mais en tant que musicien, habillé selon l’esprit du spectacle, parfois en mouvement. C’était une autre façon de s’exprimer, qui sollicite d’autres organes, d’autres parties du corps, en équilibre entre sonorité et vision. Mais les idées, la spiritualité, la recherche de la beauté restaient analogues. »

Vous continuez à jouer avec des danseurs ?

« Oui, plusieurs fois par an je participe à des stages en résidence  et des spectacles avec des chorégraphes. Mon prochain concert sera avec une danseuse…et je continue à retrouver Carolyn Carlson pour des spectacles en duo ».

Des retrouvailles avec des musiciens qui ont joué un jour avec vous sur les disques ECM aussi ?

« Oui, je retrouve des vieux amis, de temps à autre, en concert. John Surman par exemple, qui a joué pour Carolyn Carlson lui aussi. L’envie et la complicité restent bien vivantes entre nous. On peut jouer sans même préparer, sans répéter, sans organiser le répertoire. On a la musique en nous, on a envie de jouer, dans l’improvisation.» 

Il y a eu de grands contrebassistes dans le jazz avant vous, mais c’est vous qui avez enregistré le premier disque de contrebasse solo, chez ECM…Journal Violone.

« Oui, je ne le savais pas que c’était le premier. J’avais enregistré en 1968, et ce fut publié un an plus tard. L’un des premiers albums d’ECM.» 

Quelques années plus tard, vous avez publié le Journal Violone 2, et bien plus tard le numéro 9…Où sont les musiques des chapitres 3 au 8, dans d’autres labels  ?

« Elles sont dans des cahiers rangés à la maison, toujours inédites.»

Et pour qu’elle raison avez vous publié le Journal Violone 9 ? 

« Ce disque solo est dédié à la mémoire d’un ami cher, le cinéaste Bertrand Tavernier, avec qui j’ai beaucoup collaboré. Le disque est plein de citations, de motifs, de phrases issues de bandes sonores écrites pour ses films.»

Vous avez aussi enregistré aussi la bande son de Naked Lunch, le film de David Cronenberg inspiré d’une nouvelle du poète William S. Borroughs. Là, vous étiez associé à Ornette Coleman…

« Oui, quel beau film ! Je connaissais Ornette bien avant. J’avais joué avec lui en Italie, à Bologna en 1975, en remplacement de Charlie Haden. Je faisais une tournée avec John Surman, et jouais dans le même festival. Ornette est venu me voir et m’a dit : Barre ce soir ton rêve va devenir réalité ; tu viens jouer avec moi ! Et nous avons éclaté de rire ! ».

Vous avez enregistré beaucoup de musiques pour le label ECM. Avec le recul, que pensez-vous par rapport à son importance dans la diffusion de la musique contemporaine, du jazz et d’autres musiques inclassables ?

« Une importance difficile de mesurer à sa juste valeur, dans le monde actuel. C’est une entreprise discographique qui a toujours privilégié la qualité du produit musical par dessus l’économie, la rentabilité, l’accessibilité. Manfred Eicher et les gens de cette compagnie ont une vraie vision artistique et cela s’est confirmé dans le développement de leur catalogue. »

En guise de conclusion de ses explorations solitaires, Barre Phillips avait publié End To End en 2018. Un nouvel album, Face à Face, en compagnie de György Kurtag -créateur de musiques électroniques et fils du célèbre compositeur hongrois homonyme -, est son dernier projet, que le label munichois vient de publier. Un voyage sonore improvisé en douze étapes, qui poursuit une longue collaboration développée au sein du Centre Européen Pour l’Improvisation (CEPI) fondé à Puget-Ville, en Provence. Un dialogue intense entre le son architectural de Phillips et les vagues sonores de Kurtag, entre contrebasse acoustique et les synthés Roland JD800, Yamaha DX7IIFD, coloré par les percussions issues du Roland Handsonic. Dont un éloquent « Two by Two ». L’aventure continue…

BARRE PHILLIPS – GYÖRGY KURTAG 

Face à Face

(ECM / Universal)