Certains, tels le célèbre écrivain Luis Sepulveda (qui le préface), ont qualifié ce triptyque de saga historique, d’autres d’ode à la liberté fondamentale d’exister-dans-le-monde. Plus qu’un romain graphique, c’est un hommage à tous les hommes et les femmes qui un jour (au Chili) ont cru et lutté pour la justice sociale et qui, ensuite, sont morts assassinés par les sbires de la dictature militaire, il y a un demi-siècle. C’est aussi un appel urgent à la mémoire des adultes et à la conscience des jeunes, confrontés à la menace des nouvelles dictatures, en Amérique et dans le monde.
PAR CLAUDE DELEUZE
LA CONSCIENCE SUR-VIVANTE

En Europe, dans les semaines, les mois, les années qui ont suivi le Coup d’État fasciste au Chili (le 11 septembre 1973), on a beaucoup écrit et parlé (notamment dans la presse, la radio et la télévision, mais aussi dans les universités et les syndicats) de la répression, de la violation des droits humains et des massacres perpétrés par les militaires chiliens contre les militants de gauche. Le monde de la culture a accueilli les artistes – peintres, musiciens, acteurs – avec un remarquable esprit solidaire. Les exilés, réfugiés politiques qui ont réussi à fuir la mort au Chili, ont trouvé en France une terre d’asile sensible à leurs témoignages dramatiques et à leurs rêves de justice et de liberté avortés. Le cinéma international aussi a produit plusieurs films, centrés sur la persécution, la torture et la mort des militants de la gauche au Chili.
Puis, d’autres dictatures se sont installées de l’autre côté de la cordillère des Andes, en Argentine, dans d’autres pays américains, ailleurs dans le monde ; des chanteurs de rock (Sting, Peter Gabriel, Bruce Springsteen, Tracy Chapman…) ont fait le tour de la planète pour dénoncer les dictateurs installés par les États-Unis dans le sud de l’Amérique. Ils ont finit par tomber, mais des nouveaux génocides et d’autres « guerres (très) modernes » ont pris la place centrale de l’information ; l’horreur s’est déplacée et multipliée, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, et une amnésie généralisée s’installa en France.
À quelques exceptions près ; certains n’ont pas oublié. Parmi ceux qui ont préféré cultiver la mémoire au lieu de se laisser aliéner dans un futur artificiel dépourvu d’intelligence, on retrouve le dessinateur Alain Frappier et l’auteure Désirée Frappier. (Un après-midi à Beaubourg, à coté de l’Ircam, on active la mémoire !)… Jeunes à Paris, ils avaient côtoyé à l’Université des étudiants chiliens exilés et « leur joie de vivre pour dépasser la souffrance dont ils témoignaient » les avait beaucoup impressionnés. Vingt ans après (Margareth Thatcher et le gouvernement anglais avait déjà sauvé le dictateur Pinochet du Tribunal International, poursuivi par crimes contre l’humanité) le hasard a fait qu’ils rencontrent d’autres exilés restés en France, ce qui a remis le sujet chilien sur leur orbite. « Un sujet passionnant qui, par-delà l’émotion suscitée par le passé, avait gagné en complexité – reconnaissent les auteurs. Notamment par les informations confidentielles contenues dans les milliers de documents déclassés progressivement par la CIA et les nouveaux gouvernements démocrates étasuniens, et par les travaux de recherche universitaires qui ont été publiés au fil des années, dont beaucoup sont réunis dans le Musée de la Mémoire à Santiago du Chili ». Mais, du point de vue de l’art graphique, le public ne connaissait pas d’œuvre de littérature politique, sous forme de bande dessinée, concernant cette période de l’histoire chilienne.

Pour le couple d’artistes français « il fallait trouver un angle de traitement nouveau ». Et c’est (l’un) des principaux mérites de leur œuvre. Il se situe chronologiquement bien avant la fin du gouvernement d’Allende. pour s’estomper au moment où se déclenchent la répression et les crimes générés par le Coup d’État ( et poursuivis durant les 17 ans de dictature ).
Cette trilogie graphique décrit les conditions qui ont donné naissance à la réaction conservatrice et fasciste de la droite politique chilienne associée à la stratégie politique internationale des États-Unis menée par Richard Nixon et Henry Kissinger ; laquelle, en pleine guerre froide contre l’Union Soviétique, ne voulait pas d’une autre expérience révolutionnaire « à la façon cubaine » ni d’une démocratie de gauche en Amérique du Sud. Un choix artistique (et politique) « qui trouva au départ des difficultés auprès des maisons d’édition, car on voyait dans ce projet (sans scènes de mort ni de torture) un risque commercial » ; tant le public s’intéresserait davantage aux horreurs qu’aux expériences positives ou heureuses dans les pays lointains.
Le projet du couple Frappier a représenté dix (!) ans de travail. La récollection de « centaines de témoignages d’exilés en France et dans d’autres pays d’Europe » ; des séjours de plusieurs mois au Chili « pour des rencontres avec des exilés de retour et des anciens militants et prisonniers politiques jamais partis ». Mais aussi « des recherches approfondies sur des documents d’époque, livres, magazines, journaux et thèses universitaires ». Ensuite, le visionnage de films, programmes de télévision et archives photographiques qui ont permis au dessinateur de disposer d’une iconographique détaillée et de pouvoir ainsi reproduire d’anciens environnements urbains et ruraux avec une remarquable précision et fidélité.
Le premier volume de la trilogie – Là Où Se Termine La Terre -, débute au milieu du vingtième siècle (et se poursuit entre 1948 et 1970), entre la persécution de militants communistes déchainée par un gouvernement qui avait trahi la base populaire qui l’avait choisi – en s’associant au patronage de droite, une fois au pouvoir – et l’élection du gouvernement socialiste, 22 ans plus tard. « Il retrace l’évolution de la conscience politique et la volonté de justice sociale » nées dans un pays quasi féodal où la propriété des terres, des moyens de production, fabrication, distribution et commercialisation de toutes sortes de produits, était dans les mains d’une poignée de propriétaires fonciers et de grands patrons. Une caste d’héritiers de vols historiques qui régnaient en maîtres et décidaient (ou presque) de la vie et de la mort de paysans et d’ouvriers, qui ne possédaient quant à eux que l’énergie et l’intelligence de leur travail. Un pays où l’exploitation des matières premières était l’apanage de compagnies multinationales étasuniennes. Il décrit l’avancement de l’échiquier politique de gauche, la naissance de nouveaux mouvements et partis, le définition de nouvelles revendications sociales – le droit à l’éducation, à l’habitation, à la santé, à l’alimentation, au travail -, valables équitablement pour tous les citoyens et pas réservées à une minorité de privilégiés. « La lutte de classes était devenue évidente, renforcée par le succès de la révolution cubaine et la constitution de mouvements de libération dans un contexte mondial très agité », avec des révoltes populaires qui ont conduit à la fin des ultimes colonies et à l’effroyable guerre du Vietnam.
Cette première phase de la trilogie fait référence avec justesse au complot élaboré
entre le gouvernement étasunien de Nixon, le Pentagone, la CIA et l’oligarchie chilienne de droite commandée par le patron du principal journal et maison d’édition, pour empêcher l’élection du président Allende (une presse qui terrorisait les électeurs en leur annonçant que « les communistes allaient manger leurs enfants! »). Un complot raté une première fois et qui, par la suite, se transformerait en virulente lutte réactionnaire (faite de sabotages des sources d’énergie, d’attaques armées, d’assassinats de civils, de grèves nationales des transports) et d’appel aux militaires pour détruire le projet socialiste et les hommes et femmes qui le portaient, le président Allende en premier.
Le troisième volet de la trilogie chilienne – Et Que Se Taisent Les Vagues – est consacré à un épisode assez méconnu de la période qui précède le Coup d’État
militaire de 1973. De tout temps, il existe la tendance à établir des discours binaires et manichéens, séparant les antagonistes en deux blocs que tout oppose, tandis que les analyses révèlent les nuances et les troisièmes voies d’explication. Cette exploration est aussi un autre exploit du travail des auteurs.
De la même façon que la juste condamnation des crimes commis par des militaires et des policiers tout au long de dix-sept ans de dictature a laissé dans la pénombre (pendant un long moment), la complicité d’un important secteur de la population civile dans ces crimes, on a découvert assez tardivement la résistance mise en action par une partie des militaires (notamment des marins) qui se sont opposés à la prise de pouvoir par la force des armes contre le gouvernement socialiste et la population civile.
Emprisonnés dans des camps ou des navires, certains militaires ont survécu aux tortures, d’autres ont payé de leur vie leur respect à la démocratie. Si le plus connu de ces opposants fut le général Bachelet de l’armée de l’air (père de Michèle Bachelet, présidente du Chili 30 ans plus tard), « on ne savait presque rien des marins qui, au courant des plans conspirateurs au sein de leur armée, avaient cherché à prévenir le président Allende, à travers le contact avec des dirigeants des partis de gauche ». Sans succès.
Par ce récit graphique on remet en perspective les différences d’analyse et de compréhension entre les partis composant l’Unité Populaire qui avait porté Allende à la présidence, divergences qui l’ont sensiblement affaiblit par la suite. Ainsi que la confiance inexplicable, presque aveugle, du président en la fidélité des armées à l’égard de la constitution démocratique. Le regret tardif n’arrivera que lors de son dernier et émouvant discours, le matin même du bombardement du palais présidentiel, trois heures avant sa mort. (Dont une reproduction est audible dans la composition « Radio Magallanes » du trompettiste Ibrahim Maalouf, ndlr)
Le volume central, nommé Le temps Des Humbles, véritable axe de la narration, est un
portrait séquentiel des mille et un jours – «la vie, l’éclat et la mort» (pour parler comme le poète Pablo Neruda) – du gouvernement socialiste chilien présidé par Salvador Allende. Le premier président marxiste élu par soufrage démocratique dans l’Amérique du Sud (et dans le monde). La richesse de cet ouvrage réside notamment sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un ultime hommage à la figure d’un homme politique, pas non plus d’une nouvelle variation sur le massacre des militants de la gauche des mains de militaires fascistes, mais d’une mise en relief du projet de transformation sociale de la société chilienne propulsé par Allende et son gouvernement.
Une période fondée et nourrie par l’espoir (utopique diront les laquais de la réal-politique) de la transformation du monde humain en une société juste et égalitaire, en liberté et dans la paix. Une période de couleurs bien définies aussi où tous les contrastes se sont accentués.
Une période « la plus difficile à cerner selon les auteurs, car la plupart des témoins ont gardé des souvenirs très enfouis, occultés la plupart du temps par la douleur et l’amertume provoqués par la violence du Coup d’État ». Une période « heureuse » dont avait bénéficié les classes populaires, qui avait ouvert les portes de l’éducation et de la santé gratuites pour les plus démunis, qui avait permis l’accès au travail justement rémunéré et à une habitation digne pour la plupart de travailleurs humbles. Une période qui fut par la suite dénigrée par la Junte Militaire et ses complices politiques, puis (presque) effacée par la répression, la censure et la torture, le consumérisme mercantile et le mensonge permanent introduit dans l’éducation des enfants et à travers l’ensemble médiatique, notamment la télévision.
Les protagonistes ici ne sont pas les leaders politiques, mais des hommes et des femmes jeunes, humbles dans leurs porte monnaies et pourtant très riches dans leurs rêves de justice et de liberté. Ces jeunes qui, portés par l’espérance de transformer une société de classes et privilèges verticaux et une communauté égalitaire de développement collectif horizontal, se sont engagés de tout cœur dans le projet de transformation social(iste) et payé leur « audace » avec leur vie.
Les auteurs ( Désirée et Alain Frappier ) sont français, certes, mais leur personnage principal – et narratrice de ce moment axial de l’histoire – est une femme, veuve d’un militant de la gauche révolutionnaire (MIR), prisonnier politique-torturé-assassiné par des militaires de l’armée de l’air à San Bernardo, dans un camp de détention à quelques kilomètres de Santiago. Sa sensibilité, sa perception et condition féminine, dans un contexte de gauche mais encore patriarcal, donne au récit une richesse toute particulière.
Les autres volumes présentent deux hommes comme conducteurs du fil narratif. Un jeune bourgeois de gauche – dont le père fut un proche du président Allende – et un jeune marin d’origine rurale, qui rêvait de découvrir un monde de possibilités d’existence. Un éventail interdit par sa condition de fils de paysan, qui ne lui permettait pas de suivre le chemin de l’éducation réservée alors aux riches.
Voilà un autre aspect réussi par le partis pris narratif de l’auteure : donner un aperçu assez fidèle de la société chilienne de l’époque en introduisant les différences de classe sociale et de sensibilité entre femmes et hommes témoins et narrateurs de (leurs propres) histoires. Pour mieux retrouver les zones de communion et d’incompréhension entres les jeunes bourgeois qui, réfractaires aux valeurs traditionnelles de leurs familles, se voulaient solidaires des humbles, et ceux-là qui luttaient pour améliorer leurs conditions de vie sans pour autant prétendre s’emparer de la richesse matérielle des autres.

Violeta Parra
Ce travail de recherche approfondie pour capturer « le sens, les contradictions et les vérités cachées d’un quart de siècle de l’histoire de ce pays du sud du monde », a été aussi animé de musiques « qui ont accompagné les rêves de justice et de liberté pour tous ». Même sans sons, les pages de cette trilogie graphique, dansent sur les vers des chansons de l’époque, du folklore dénonciateur de Violeta Parra avant la présidence d’Allende à ses héritiers de la Nouvelle Chanson qui accompagnèrent avec créativité et engagement remarquable le projet socialiste. On « entend » Victor Jara, le groupe Inti Illimani, Los Amerindios, Isabel Parra, le groupe Quilapayun…Dans un climat très optimiste, convaincus que l’unité du peuple allait transformer la société et en finir avec l’exploitation et les inégalités arbitraires imposées par la classe dominante.
Los Amerindios chantaient « No te vayas par la calle del después, es ahora o nunca ! » (ne pars pas par la rue de l’après, c’est maintenant ou jamais) et Victor Jara invitait « Levantate y mirate las manos, para crecer estréchala à tu hermano, juntos iremos unidos en la sangre … ahora es el tiempo que puede ser mañana » (Lève-toi et regarde tes mains, pour grandir serre ton frère, nous irons ensemble unis par le sang… maintenant c’est le temps qui peut être demain) puis, les Inti Illimani précisaient
Inti Illimani
«… esta vez no se trata de cambiar un présidente, sera el pueblo quien construya un Chile bien différent » (cette fois il ne s’agit pas de changer un président, sera le peuple qui construira un Chili bien différent) ; tandis que les Quilapayun gardaient le moral face aux sabotages et aux menaces fascistes affirmant « …ni con bombas ni con tanques, no nos moverán ! » (ni avec des tanks ni avec des bombes, ils ne vont nous chasser !). L’histoire a montré que les beaux projets et l’optimisme n’ont pas suffit… Ni hier, ni maintenant. (La plupart de ces artistes ont vécu l’exil en Europe, le chanteur Victor Jara est mort sous la torture, ndlr)
Aujourd’hui, cinquante ans après, la transparence des textes, la finesse du trait, la beauté des histoires singulières et collectives racontées dans cette trilogie socio-politique, ne peuvent pas atténuer le caractère dramatique d’une utopie de transformation de vie avortée par un crime d’État.
Des avortements et des rêves brisés qui continuent à se reproduire partout ailleurs, même dans les sociétés européennes où, depuis la confabulation sécuritaire sous couverture sanitaire (nommée Covid), des dictatures civiles aux teints sombres de droite extrême – avec la complicité efficace des polices et des militaires -, détruisent les acquis sociaux et les droits humains, réduisant systématiquement les libertés individuelles des citoyens. Car, ce qui s’est produit au Chili, se reproduit d’une autre façon ici même. Avec vingt ans de décalage, l’expérimentation du capitalisme ultra-libéral mis en place par l’École de Chicago au service de la dictature chilienne s’est installée en France. Vingt ans après c’est le contrôle exacerbé de la population (suivant le modèle chinois), avec des millions de caméras de surveillance, des puces de suivi, des drones et des microphones ultrasensibles, qui polluent la vie de tous les citoyens. « La liberté, c’était un beau rêve » – diront les prophètes du réalisme robotique – , un rêve qui sombre dans un cauchemar d’inconscience et dans l’aliénation généralisée des gens coupés de la vie, happés par leurs téléphones portables et la « no-réalité » virtuelle.
Cinquante-trois ans après le Coup d’État, le Chili sombre à nouveau dans une dictature (civile cette fois) d’extrême droite. A l’instar de l’Argentine, et dans la ligne de violence aveugle déclenchée par le gouvernement étasunien de Donald Trump, le nouveau président chilien (descendant d’une famille nazie) est un admirateur déclaré de l’ancienne dictature dirigée par le général Pinochet. La trilogie du couple Frappier va connaitre une édition chilienne dans ce nouveau contexte, et ses auteurs vont la présenter lors d’un événement universitaire en juin prochain à Santiago. Elle pourrait se transformer en « archéologie du futur » (d’après une métaphore du groupe musical Congreso, le plus créatif et source d’espoir durant les années sinistres), et continuer à raconter la vie des sur-vivants qui au Chili ont résisté, pour entretenir le rêve de liberté et débarrasser le pays de la dictature militaire. Un chapitre de 17 ans encore moins connu de l’histoire de ce pays lointain, dont cette trilogie a l’immense mérite d’être déjà la meilleure introduction pour les jeunes qui s’intéresseraient maintenant à la découvrir.
DESIRÉE ET ALAIN FRAPPIER
Là Où se Termine La Terre, 261 pages, 20 €
Le Temps Des Humbles, 360 pages, 25 €
Et Que Se Taisent Les Vagues, 320 pages, 24 €
(Ed. Steinkis)

