DAVE CHISHOLM > « MILES DAVIS ET LA QUÊTE DU SON »

Cette année, quand les gardiens de la chronologie musicale célèbrent le centenaire de sa naissance, en oubliant souvent sa musique évolutive et polymorphe, et où les hommages opportunistes ne sont qu’une pale reprise de ses plus célèbres compositions improvisées, cette biographie graphique préfacée par son fils Erin Davis est le plus chromatique et sensible souvenir de la vie artistique du trompettiste MILES, ce créateur insatiable qui a traversé le temps à la recherche de la note juste.

PAR FRANCISCO CRUZ

La dramaturgie du récit graphique est fondée avec précision sur l’autobiographie de Miles Davis, laquelle, au moment de sa publication, fut accompagnée d’une flopée de controverses, d’éloges enthousiastes et de critiques acerbes. Fidèle à l’attitude de son sujet, ce roman graphique ne dissimule nullement l’admiration pour le musicien, pour sa créativité permanente et sa volonté d’aller toujours plus loin (ou ailleurs) sans se satisfaire jamais des limites surpassées ni des éloges faciles. En même temps, il n’adoucit pas les traits tendus de l’homme qui, dans le processus d’affirmation de soi, ne s’est pas privé d’humilier des musiciens et de violenter les femmes qui ont partagé sa vie (à une exception près, Juliette Greco, qui avait une riche vie artistique à Paris et ne l’a pas suivi à New York). Il a engendré plusieurs enfants (aucun musicien), mais fut un piètre père car les questions de famille n’étaient pas de son intérêt. Miles était un artiste à pleine temps, pour qui la musique était (sa) la vie. Nobody is perfect, pourtant…

Nous avons admiré Miles, ses musiques nous ont souvent inspiré de bonnes sensations, ses concerts nous ont transporté loin et rapproché d’un espace de liberté où le bonheur s’avérait possible. Nous l’avons rencontré une fois, mais au lieu de parler de musique (elle s’écoute, man!) il nous a devoilé son carnet avec ses derniers dessins. On a compris par la suite, à quel point le dessin et la peinture furent, au moment le plus incertain de son existence mouvementée, une thérapie devenue passion, le point crucial de sa survie en tant que musicien.

Aujourd’hui, nous évoquons les images de son dernier concert à Paris, au Parc de La Villette. Entouré de Kenny Garrett, John McLaughlin, Joe Zawinul, Herbie Hancock (qui nous félicita d’être là, pour écouter son leader de jeunesse), souffrant mais fier d’honorer ce concert avec une exigence remarquable. Suivant une articulation chronologique précise cette bio graphique nous amène aussi loin que sa découverte de Charlie Parker, sa rencontre et collaboration avec Gil Evans, sa relation conflictuelle avec John Coltrane (dont on célèbre aussi le centenaire), son admiration reconnaissante envers Wayne Shorter (cet ouvrage est dédié à la mémoire du plus visionnaire saxophoniste de jazz du XXè siècle), qui très jeune a fait partie du plus célèbre quintette de Miles (avec Ron Carter, Tony Williams et Herbie Hancock). Mais bifurque aussi vers les espaces de sa découverte de la musique andalouse, brésilienne, indienne; explore sa fascination pour le funk, ses rencontres avec Jimi Hendrix et Prince …

Miles Davis, sous le trait et les couleurs définies par Dave Chisholm, retrouve toute son humanité, loin des clichés, des affabulations, des préjugés pro ou anti afro-américains. L’histoire fascinante d’un musicien exceptionnel qui commence lors de son enfance dans l’Arkansas (1933) et s’estompe à New York (1991) ; un voyage en plusieurs étapes et certaines pauses toxicomanes et thérapeutiques, qui ont retardé mais pas annulé les changements de direction d’un processus évolutif qui a réinventé le jazz à maintes reprises (nonobstant il ne se considérait pas un jazzman, détestait le mot « jazz », il voulait être reconnu en tant que musicien créateur de musique).

Dans ce roman graphique on retrouve le musicien dans sa joie et ses angoisses; cet artiste qui voyait des couleurs et des formes dans le son de sa trompette, qui brulait sa vie hanté par la note juste, à la recherche infinie d’un son impossible, parfait. Sur le chemin de cette recherche, il a créé son propre son, unique, reconnaissable entre tous, impossible à confondre et inimitable.

Le son qui a rendu un funky tribute à Desmond Tutu pour sa lutte anti-apartheid en Afrique du Sud, et que nous aimons toujours retrouver après la note de son dernier souffle.
We Want Miles, always…forever !

DAVE CHISHOLM
Miles Davis
et la quête du son
Ed. Glénat, 266 pages.