Il est l’un des plus populaires chanteurs de rock des cinquante dernières années. L’un des plus éclectiques aussi, entre jazz et pop music. Le faramineux volume de vente de ses nombreux albums fait de lui l’un des musiciens les plus fortunés des temps actuels. Pourtant, il est aussi l’un des musiciens célèbres les plus engagés socialement. Aucune contradiction à cela car…
PAR FRANCISCO CRUZ
NAVIGATION DANS LA MÉMOIRE
Gordon Sumner – dit Sting – est un homme intègre qui n’a jamais oublié ses origines modestes, ni la dureté de son enfance dans Wallsend, une ville portuaire du nord de l’Angleterre. Il est à nouveau de retour à Paris (une ville qui l’a toujours bien accueilli), pas en concert de rock cette fois, mais pour présenter la comédie musicale «The Last Ship» – dont la dramaturgie nous renvoie aux années soixante. Pour naviguer jusqu’au début des années 2000, lors de la fermeture du chantier naval de sa ville. Le chantier où travaillait son père, et où lui même aurait pu poursuivre sa vie, si la musique ne lui avait pas offert une alternative de bonheur puis de succès.
Dans «The Last Ship» – le terme « tragédie musicale » pourrait convenir -, Sting joue le personnage du dernier contremaître en charge du chantier naval. Au départ, il ne comptait pas endosser le rôle, seulement conserver son statut d’auteur. Mais pour des raisons qui ne relèvent pas de l’art scénique, mais de la rentabilité, la production lui a vivement conseillé d’intégrer le casting. La première version présentée à New York (sans lui) fut à la billetterie bien différente à la suite (avec lui). Depuis lors, cette pièce a été présentée dans différentes villes européennes mais jamais à Paris.

Jadis, on a vu Sting en défenseur des droits humains (lors des tournées « Humain Rights Now »), en protecteur de l’Amazonie et des habitants aborigènes (en tournée européenne avec le chef indien Raoni). C’était il y a presque 40 ans, et il était spécialement sensible aux crimes politiques commis en Amérique du Sud. Pourtant, il n’avait pas exprimé artistiquement sa vision concernant les injustices sociales en Europe. Avec «The Last Ship», il touche de près le drame des ouvriers des chantiers navals, provoqué par la politique conservatrice (extrêmement à droite dans la période de Margaret Tatcher) dans l’Angleterre contemporaine. Aujourd’hui, il retrouve dans sa mémoire (et certains dans la vie) ses amis d’enfance et sa famille biologique, à quelques kilomètres de Newcastle.
Mieux vaut tard que jamais. Sting reconnait une « dette » envers son milieu d’origine, dans le domaine socio-politique. Mais «The Last Ship» touche aussi les tréfonds psychologiques de l’artiste, qui avoue éprouver une certaine « culpabilité », pour avoir vécu éloigné de sa famille, à la recherche d’un avenir plus lumineux que celui qu’il pouvait atteindre dans son village natal. Avec sa musique, Sting a parcouru la planète, rencontré des hommes et des femmes remarquables, gagné plus d’argent et vécu plus confortablement que tout ce qu’il pouvait imaginer.
Mais il reste éveillé, conscient qu’on lui offre « des sommes absurdes » pour chanter, que l’injustice sociale augmente, qu’il est nauséabond de voir un homme (Musk ?) jouir d’une fortune colossale de plusieurs trillions de dollars, tandis que des enfants meurent de faim partout dans le monde. Il s’inquiète aussi des dérives dangereuses de l’utilisation de l’intelligence artificielle, comme moyen de tuer la créativité des artistes, d’anéantir la réflexion critique des intellectuels, d’accroître la domination politique d’une minorité d’oligarques réactionnaires et criminels.

Malgré ce noir diagnostic des temps actuels, Sting continue à émouvoir un vaste public, qui retrouvera dans «The Last Ship» des belles chansons très populaires ; lesquelles, interprétées dans un autre contexte esthétique, peuvent retrouver un sens renouvelé.
La présentation de «The Last Ship» à Paris, est précédée par la réédition (augmentée) de l’album éponyme, 13 ans après sa publication originale. Une nouvelle boucle artistique pour un cycle de vie riche de satisfactions, mais aussi nuancé par des douloureuses déceptions. Dernière représentation de The Last Ship, le 8 mars, journée internationale de la femme. Un autre symbole?

THE LAST SHIP
Du 18 février au 8 mars, à la Seine Musicale
STING
The Last Ship
(Universal)