LE CHATELET (A) FAIT SON JAZZ
Dans le cadre d’une programmation jazzistique assez modeste, la soirée réunissant le nouveau quintet de l’oudiste tunisien et le duo franco-cubain, aura été l’épisode musical le plus marquant. Les deux formations, jouant le répertoire de leurs nouveaux albums respectifs, ont régalé l’auditoire sur divers paramètres, selon la spécificité de leurs musiques…
PAR FRANCISCO CRUZ
DES ETINCELLES SONORES, A L’OMBRE DE GAZA ET DE CUBA
Précédemment, nous avions fait l’éloge de Shiraz, le nouvel album de Dhafer Youssef. Cette fois l’écoute live de ces compositions, dans le contexte du spectacle et « bénéficiant » d’une sonorisation au volume parfois excessif, nous a éloigné par moments de la sensibilité dramatique et méditative inscrite dans l’enregistrement studio. On a retrouvé l’oudiste léger et heureux de la complicité installée sur scène, avec des jeunes compagnons d’aventure, issus de diverses migrations et formés en Espagne, en Autriche, en France. Emigrés comme le fut un jour Youssef, aujourd’hui retourné à sa terre d’origine.
La présentation de Shiraz fut pour lui aussi l’occasion de rendre hommage au peuple palestinien, massacré par l’armée israélienne (notamment) dans la Bande de Gaza. Cette dédicace (inattendue) au milieu du concert, a suscité la controverse, la contrariété des uns et le soutien des autres, ajoutant une couleur politique bien sentie et parfaitement compréhensible. S’adressant au public « bien élégant comme il faut » du Châtelet, il a eu l’intelligence de rappeler que les artistes conscients ont le droit (certains diront le devoir) d’exprimer leur pensée et d’affirmer leur position, surtout face à l’horreur et le crime d’Etat. Et pour couper court aux imprécations réactionnaires qui voudraient rendre la musique (l’art) amorphe et désengagée, Dhafer Youssef a rappelé aussi que toute sa musique a toujours été « politique », c’est à dire connectée avec la réalité de la vie dans la société (humaine).
Dans un tout autre registre, la rencontre sur scène du violoncelliste Vincent Segal et du pianiste Roberto Fonseca, a confirmé tout le bien que l’on pense de leur premier album en duo: Nuit Parisienne à La Havane. Surprenant et magnifique. Segal, qui a bien exploré les labyrinthes exubérants de la musique brésilienne (notamment avec Nana Vasconcelos) et la jungle polyrythmique africaine (avec Ballaké Sissoko) n’est pas coutumier du tumbao afrocubain. Fonseca pour sa part, devenu le plus populaire des pianistes cubains en Europe, depuis ses fulgurantes collaborations avec Buena Vista Social Club, puis Ibrahim Ferrer et Omara Portuondo, a pendant vingt ans rempli de joie festive et dansante les festivals de jazz, d’ici et d’ailleurs, rapprochant le jazz post fusion de la musique populaire cubaine des années cinquante. La rencontre avec Segal fait apparaitre la face (plus ou moins) cachée du pianiste, une subtilité et une finesse acquise au temps de sa formation classique, avec la discipline reconnue de l’école russe appliquée au danzon.

Avec leur parcours dissemblables, le principal espace de rencontre s’avère donc la pratique du répertoire classique, surtout les compositions romantiques, Liszt et Chopin chez Fonseca. Avec un soupçon de Grieg et l’influence de Bartok du coté de Segal. Au passage, cette réunion révèle une attirance insoupçonnée de Segal pour la musique populaire cubaine ancienne (d’un siècle, de Bola de Nieve à Miguel Matamoros). En concert, leur duo fonctionne comme des retrouvailles sur un espace enfoui au plus profond d’eux-mêmes, une rencontre dans la mémoire, au temps d’avant les multiples collaborations qui ont jalonné l’évolution musicale de chacun. Un duo qui suivra sa propre évolution, au gré des tournées qui s’annoncent (en France et ailleurs), pour compenser autant que possible la misère que le pianiste et ses concitoyens cubains vivent au quotidien dans leur pays, asphyxiés par l’embargo criminel que le gouvernement Trump a de nouveau imposé sur Cuba.
La nouvelle colonisation capitaliste qui menace Cuba, ne fera pas revenir le temps des descargas, ni stimuler des nouvelles vagues créatives; elle n’apportera que la misère, l’appauvrissement culturel, moral et spirituel. En revanche, si l’expérience dual avec Vincent Segal s’avèrait aussi fructueuse que le fut jadis celle avec la chanteuse malienne Fatumata Diawara, nous écouterons Roberto Fonseca encore longtemps en Europe. Au Châtelet probablement, en France sûrement, ailleurs sans aucun doute. Sur les traces du maestro Chucho Valdés et du magnifique Gonzalo Rubalcaba (qui a ébloui la Seine Musicale en fin d’année 2025, après avoir enregistré un album d’une subtilité rare aux côtés de la saxophoniste chilienne Melissa Aldana).
ROBERTO FONSECA – VINCENT SEGAL
Nuit Parisienne à La Havane
(Montuno/PIAS)