Dans l’espace-temps étonnement bref de cinq ans, la jeune violoncelliste-chanteuse-compositrice (et désormais productrice de sa propre musique) a atteint une surprenante maturité dans son travail musical et est devenue la nouvelle voix féminine de Cuba, la plus en vue en Europe. Ce mois-ci elle présente son nouvel album (Alamar) et fait entrer l’intensité et la saveur de la musique populaire latine à la salle Gaveau, temple de la musique classique française. Un choix audacieux et intelligent, qui mettra en relief la finesse de ses compositions.
PAR FRANCISCO CRUZ PHOTO DOMINIQUE SOUSE
DE LA HAVANE A PARIS, LA MEMOIRE AU FUTUR
Si pour nous le mot « Alamar » évoque la mer tropicale aux sables fins ou de fougueuses nuits d’amour sans avenir, pour Ana Carla Maza c’est une toute autre histoire. Profonde comme les racines qui la rattachent à un passé lointain à l’autre extrême de l’Amérique, là où la terre se termine au sud du monde. Fille du pianiste chilien Carlos Maza – exilé à Cuba, petit enfant avec sa famille fuyant la dictature militaire -, Ana Carla Maza est née dans le quartier Alamar de La Havane. Un quartier d’accueil dans les années 70 pour de très nombreuses familles latino-américaines, où se trouve un grand bâtiment nommé alors « Edificio de los Chilenos », imprégné par les rires et les jeux de plus de 180 enfants exilés qui avaient pu y continuer à grandir en paix. Bénéficiant d’une instruction scolaire qu’ils n’auraient probablement pas eu dans leur pays d’origine.
Vingt ans plus tard, la vie de musicienne d’Ana Carla Maza trouva ici ses origines, entre les séances d’écoute des disques de son père à la maison et les premières leçons pour enfants à l’école. Avec des parents musiciens (sa mère, Mirza Sierra, flûtiste et guitariste, son père multi-instrumentiste), choisir le long processus de formation musicale ce fut pour elle presque une évidence. Stimulée de toutes parts dans ce choix, « ma grand-mère maternelle m’amenait tous les jours au conservatoire », dans ce processus le choix du violoncelle comme instrument soliste fut comme la conséquence d’un coup de foudre et, amoureuse de lui elle l’a converti en son plus fidèle compagnon de vie.

Suivant l’excellente formation musicale que, encore au début de ce nouveau siècle, les jeunes recevaient aux conservatoires et à l’Ecole Supérieur des Arts à La Havane, la jeune cubano-chilienne avança vite sur les traces de ses ainés, se consacrant corps et âme au travail musical. Ainsi, elle gagna des nombreux concours dans le domaine classique, puis découvrit l’excellence du Conservatoire National de Paris, mais la vie de musicienne d’orchestre n’était pas une perspective satisfaisante pour elle.
La fin de ses études fut ainsi un moment crucial dans l’avenir de la jeune musicienne. Avec son violoncelle l’histoire d’amour musical aurait pu tourner au divorce si elle n’avait pas fait le choix de se consacrer à jouer la musique libre et pluri culturelle qu’elle aimait, puis à composer et jouer ses propres créations. « Ce fut le plus important conseil, et la plus émouvante demande de ma grand-mère paternelle : ne cesse jamais de jouer ta musique. Elle sera belle, elle sera toi ».

Ana Carla Maza peut jouer brillamment les quatuors pour violoncelle de Béla Bartok ou une célèbre symphonie de Ludwig Van Beethoven avec grand orchestre. Mais elle aime surtout danser sur des rythmes caribéens endiablés et chanter des histoires d’amour qui ne finissent pas toujours mal. Et sa musique personnelle est bien à son image : romantique dans l’esprit, joyeuse dans sa forme ondulante, intelligente dans sa conception, exigeante dans l’excellence de son interprétation. Comment faire chanter des sentiments par un orchestre symphonique ? Difficile, comme faire jouer une musique intelligente et sophistiquée à une chanteuse de variété !
A peine proche de l’adolescence, elle jouait déjà dans une formation familiale, avec sa mère, son père et sa sœur cadette au violon. Avec cette formation elle a découvert les circuits festivaliers, qui aujourd’hui l’accueillent avec son propre groupe. Alors, imprégnée de l’attitude musicalement inclassable de son pianiste de père, elle hérite aussi d’une confiance absolue dans sa capacité de mener a terme ses propres projets. Contre mais surtout à la faveur des vents et des marées.
Ce ne fut pas une surprise si Ana Carla Maza décida de composer et de jouer sa propre musique. Et pour être maitresse absolue de son œuvre, elle décida ensuite de devenir aussi sa propre productrice. Histoire « d’être absolument indépendante, sans me soumettre ou du moins dépendre de l’avis d’un producteur, un homme dans la plupart des cas. Et les hommes ont leur sensibilité, leur point de vue, bien différents de celui de la femme que je suis »…
Ana Carla Maza a créé sa propre maison de production, son label, pour être libre de jouer le répertoire qu’elle choisit, avec les musiciens qu’elle veut inviter, enregistrer où elle préfère (le studio Lautaro dirigé par son père, en Espagne), décider sur le calendrier de la publication de ses albums et des partenaires de sa distribution sur le marché de la musique. Féministe (qui aime les hommes et célèbre la féminité) parfaitement consciente des abus sexistes (et sexuelles) que les femmes ont subit tout au long du centenaire de l’industrie musicale, elle préfère rester à l’écart des maisons multinationales du disque…
Sa véloce course dans un circuit musical hybride (world-jazz), se traduit par une surprenante popularité et reconnaissance internationale ; « j’ai joué ma musique dans 25 pays et plus de 400 concerts » dit-elle sans fausse modestie, convaincue que ce n’est que le début d’un chemin artistique et d’une réussite insoupçonnés. Partout où elle joue, on la présente comme la voix du Cuba contemporain. Un fait remarquable étant donné l’importance et la fructueuse génération et succession de musiciens cubains, depuis un siècle en orbite international. Sa liberté et son indépendance, au-delà de son caractère et de sa volonté, sont possibles par le fait qu’elle est une musicienne accomplie et pas (seulement) une chanteuse accompagnée par des instrumentistes de très bon niveau.
Avec Alamar, Ana Carla Maza consolide le trilogie discographique initiée avec Bahia (un autre quartier de son enfance havanaise) et poursuivi avec Caribe. Désormais elle présente un programme musical mûr et profondément personnel, ancré dans la mémoire et nourri par l’amour et la transmission culturelle. Le fil tendu entre Cuba et le Chili, entre l’Amérique et l’Europe, devient dialogue transculturel et génère une vibration chargée de joie et d’espérance. Un antidote naturel à toute dépression.
Ses concerts au rythme et saveur de bossa nova et du son, de bachata et de tango, de cumbia et de bolero, sont un soin pour l’âme, à partager à Paris et partout ailleurs.
ANA CARLA MAZA
Alamar
(ACM Global Music/L’Autre Distribution)
LE 20 MARS À PARIS (Salle Gaveau)