MILENA CASADO

Son double concert hivernal à Paris, fut la meilleure façon de commencer l’année jazz. Sa belle performance a largement satisfait les attentes suscitées par les excellentes critiques autour de son premier album, Reflections Of Another Self. La trompettiste espagnole, émigrée aux Etats-Unis en 2017 -pour intégrer le Berkley College of Music à Boston-, quitte sa résidence à New York pour se produire à nouveau en Europe cet été. Nous l’avons rencontré à la veille de la saison de festivals.

PAR FRANCISCO CRUZ

LE JAZZ COMME EXPERIENCE VITALE

Votre premier disque personnel fut qualifié de « révélation » par le New York Times et choisi parmi les meilleurs albums de 2025 par la plupart des magazines musicaux européens. En concert, le morceau qui nous a impressionné davantage est « Oda To The Crazy Times ». Comment est-ce de vivre par ces temps troubles aux Etats-Unis de l’ère Trump, pour une femme, artiste, jazzwoman et émigrée ?

C’est très compliqué. Aux Etats-Unis, nous vivons une période très difficile, avec beaucoup de confusion, ce qui provoque une grande instabilité. Psychologique, émotionnelle, professionnelle… Vivre au jour le jour, sans savoir ce qui peut se passer le lendemain, c’est comme ne pas savoir où on est, ni ce qu’on peut faire ou pas. Cela génère un sentiment de peur profonde…

On vit au rythme des nouvelles inquiétantes, où la police d’immigration est à l’origine de la mort de civils (immigrés) tués par balle dans les rues. Cela ressemble plutôt un « American nightmare ».

Je suis aussi une émigrée, et je ne sais pas si pour moi il est convenable parler de ça…; on traverse une période très compliquée et… on ne sait pas ce qui peut arriver.  »

Je comprends que vous ayez peur… Alors, parlons des livres. Car dans votre album il y a cette belle composition nommée « Lidia Y Los Libros ». Par les temps que nous vivons, les livres sont devenus une valeur de contreculture, une création précieuse que nous essayons de préserver… pour déjouer sa disparition annoncée.

C’est vrai. Pour moi le livre représente l’apprentissage, le questionnement, la meilleure méthode pour recevoir des informations et des idées qui aident à la création des œuvres et à la germination des nouvelles idées. C’est aussi la meilleure façon de se « déconnecter » de la réalité que nous sommes en train de subir. Et de s’ouvrir à un autre niveau de réalité, de penser à la possibilité d’un monde meilleur.

Qui est Lidia, la femme qui apparait associée aux livres ? Votre mère ?

Oui, bonne intuition ! Ma mère, qui était maitresse d’école et qui m’a transmis l’amour des livres.

IDENTITÉ ET LIBERATION

En tant qu’artiste, jeune avec un avenir prometteur dans la musique, quel pourrait être pour vous le rôle de l’art dans nos sociétés ? La musique revêt une dimension libératrice ?

Pour moi, la musique est une source d’énergie très puissante. En tant que musiciens, en tant qu’artistes, nous avons la mission d’exprimer ce qui fait l’actualité, d’exprimer ce que nous pensons qui doit changer dans la société ; nous devons faire face à cette situation d’instabilité et de peur, à travers notre musique. Personnellement, la musique m’a permis de me connaitre, de me retrouver en tant qu’être humain libre. Dans la musique, j’ai eu le sentiment d’être acceptée. La musique m’a inspirée, motivée, soutenue ; c’est mon langage et ma façon d’exprimer ce que je ressens et pense, et aussi ma façon d’aider les autres.

C’est une belle façon d’exister, de donner un sens à l’existence. Mais pourquoi le jazz ?

Quand j’étais enfant, ma mère achetait des disques, dont certains de jazz, qu’elle aimait beaucoup. Des disques que je découvrais et qui sont devenus très importants pour moi : Kind Of Blue de Miles Davis, Killing Me Softly de Roberta Flack, Free Jazz d’Ornette Coleman et d’autres. J’étais une enfant curieuse et je voulais savoir qui étaient ces musiciens ; je lisait leurs biographies tout en écoutant et réécoutant leur musique. Je regardais leurs portraits et je me disais que je leur ressemblais, que je faisais partie de la même « famille ».

Où habitiez vous à cette époque ?

Je vivais au centre de l’Espagne, dans un petit village de la région de Huesca, et je ne ressemblais à aucun autre enfant. Mes traits et ma chevelure me rendaient différente à tous les autres, et dans les visages de ces musiciens afro-americains je trouvais une identité. Je crois que cela fut ma première connexion avec le jazz, et plus amplement avec la musique noire.

Et d’où vient cet enracinement avec l’Afrique ?

Mon père est dominicain, et sa famille descendante des esclaves noirs déportés aux Antilles. Ma mère espagnole me parlait de lui, mais enfant je ne l’ai jamais vu. J’ai fait sa connaissance il y a sept ans, quand je suis allée de New York jusqu’en République Dominicaine pour le rencontrer. Ma connexion avec la musique noire, fut aussi une façon de me connecter avec moi-même. Mon album parle de tout cela.

J’essaie de vous imaginer enfant à Huesca, dans l’Espagne profonde et blanche, avec vos cheveux frisés et votre peau brune. Comment c’était de grandir dans cet environnement ?

Je vivais dans un village de moins de mille habitants. En dehors du cercle familial, dans la rue ou à l’école, je ressentais la différence. Ce n’est pas facile à vivre quand tout le monde te regarde avec curiosité, se moque de ton apparence… Ce fut traumatique pour moi : je doutais de moi, j’étais très introvertie, pas sure de moi, je ressentais le racisme de la société espagnole. Mais quand j’ai découvert Nina Simone, Sarah Vaughan, et plus tard Esperanza Spalding, j’ai retrouvé les femmes d’une famille plus élargie.

Quel fut votre sentiment à votre arrivée aux Etats-Unis.

Là-bas j’ai rencontré des gens qui me ressemblent, qui m’acceptent comme je suis. Partir de Barcelone (où j’étudiais au Liceo de la Musica) pour Boston, avec une bourse de la Berkley, fut un pas important non seulement du point de vue artistique mais aussi dans ma vie personnelle.

FEMINISME ET BIEN-ETRE

Reflection Of Another Self s’entend (presque) comme une méditation autour de cet équilibre précaire des êtres qui se retrouvent décalés dans l’espace et dans le temps, habitants d’un lieu inadéquat qui ont la sensation d’arriver au mauvais moment. Pour ensuite, par un mouvement, un déplacement, une accélération, se retrouver dans un autre contexte qui les fait éprouver une sensation d’adéquation et de bien-être fondamental. L’apparente schizophrénie disparait et l’être commence à exister pleinement…

Parfois, on croit être une personne accomplie, mais soudain on se rend compte que nous sommes fortement influencés par l’insécurité, la peur, les fausses expectatives, des choses que nous transforment en personnes que nous ne sommes pas.

Cet album est ma façon de dire ce que je pense à ce sujet. De m’ouvrir à la possibilité de découvrir que je ne suis pas celle que je crois être. Essayer de comprendre comment cela peut arriver, et aussi de l’assumer pour mieux le surpasser.

Depuis un moment, je me rends compte que certains aspects de ma personnalité ne m’identifient pas, et je cherche à changer. Dépasser les traumas de mon enfance provoqués par le racisme, et m’assumer en tant que femme noire. Je n’ai probablement pas encore surpassé pleinement ces souvenirs, de peur et d’insécurité, mais je suis dans ce processus. Et la musique est ma meilleure thérapie.

Vous aimez communiquer avec les gens, vous interpellez directement le public en concert ; c’est une attitude nouvelle ?

Ce n’est pas réfléchie, c’est apparu spontanément et de façon organique. Ce qui est conscient, c’est la construction de l’album comme une suite. Car le message est si important et profond qu’il ne pouvait pas s’agir simplement de jouer une série de compositions personnelles. Je voudrais que les gens qui viennent écouter nos concerts puissent « vivre une expérience » qui les amène à se questionner sur leur propre existence : est-ce que je suis heureux dans ma vie ? Est-ce que je m’aime vraiment ? Pourrais-je changer de mode de vie ?

Si les gens aiment ma musique, c’est merveilleux. Mais le message qu’elle porte est aussi important. C’est pour ça que j’interpelle le public, car nous sommes sur scène non seulement pour jouer une musique, mais pour partager une expérience, pour réaliser un voyage ensemble.

Pour enregistrer votre album, vous avez invité des femmes instrumentistes virtuoses et compositrices accomplies : Meshell Ndegeocello, Esperanza Spalding, Terri Lyne Carrington.

Meshell est l’une de mes idoles, une référence plus qu’importante. J’avais eu l’occasion de travailler avec elle sur des projets d’autres musiciens. Quand j’ai écrit le dernier titre de l’album, j’ai pensé exclusivement à elle comme bassiste. J’ai la chance de la connaître et de cultiver un bon rapport avec elle. Pour moi, c’est un honneur et un joie immense d’avoir Meshell sur mon premier album.

Esperanza est à peine plus âgée que vous, comme une grande sœur. Existe entre vous une amitié par delà la musique ?

Nous avions joué ensemble sur des disques d’autres musiciens, puis elle m’a fait le plaisir de participer à mon album ; mais je ne pourrais pas dire que nous sommes des grandes amies. C’est avec Terri Lyne que je suis vraiment proche. Elle est mon mentor, ma guide. Depuis le temps où j’étais son élève à Berkley, elle est la personne qui m’a le plus soutenue et aidé à avancer dans ma carrière musicale. Comme elle, Meshell, Esperanza et tous les musiciens invités sur mon album, c’est ma famille musicale.

Une famille avec une couleur intensément féministe, dans laquelle les hommes sont pratiquement absents. Aujourd’hui, dans un processus de changement social profond, où les femmes mettent en échec le système patriarcal qui a dominé la plupart de sociétés humaines depuis l’antiquité, et se libèrent de l’emprise masculine. Quel est votre rapport avec les hommes ?

En tant que femme, et noire de surcroit, la vie a toujours été plus difficile que pour un homme, même pour un noir. Pour des (mauvaises) raisons sociales et culturelles, l’homme bénéficie de possibilités, de moyens et de droits dont les femmes ont toujours été privées. Quand tu es dans un milieu comme celui du jazz, où la majorité des musiciens sont des hommes, se produisent assez souvent des situations très désagréables. Etre entourée d’autres femmes transforme les relations, et le travail artistique, en quelque chose de plus sain. La musique a besoin de femmes qui s’expriment librement, elle ne peut pas être un art dominé par les hommes.

Ces différences, ces inégalités, fondées sur des rôles sexués établis par les hommes, les stéréotypes qui depuis si longtemps existent dans nos sociétés, doivent cesser. Les nouvelles générations ont une sensibilité différente et ont besoin d’autres modes de vie. Nous sommes tous des personnes, sans privilège, qui voulons exister et partager avec les autres, en acceptant qui nous sommes et ce qui nous distingue des autres. Sans discrimination de race, ni de sexe, ni d’origine.

MILENA CASADO
Reflections Of Another Self
(Candid)

En concert

Le 5 juillet à Paris (38Riv Jazz Club)
Le 12 juillet à Strasbourg/Festival Jazz à la Petite France
Le 14 juillet à Macon/Crescent Jazz Festival