DAMIEN CHAZELLE – « THE EDDY »

JAZZ IN PARIS, FACE B, COMME BORDERLINE

PAR ROMAIN GROSMAN

Pilotée par Damien Chazelle, le réalisateur de Whiplash et de LalaLand, la mini-série The Eddy se veut immersive, plongée fictionnelle dans la vie d’un club de jazz parisien, zoom sur le destin cabossé de ceux qui en assurent la bonne marche, dirigeants et musiciens. Avec ses qualités et ses défauts, et un certain humanisme qui diffuse au fil des épisodes…

Long plan-séquence, caméra à l’épaule pour suivre les chorus des jazzmen sur scène, grain du 16 mm, et surtout habileté extrême dans l’art de faire rythmer le récit par la musique et réciproquement : la patte de Damien Chazelle imprime la pellicule dès les premiers mouvements.

Au fil du récit, ce savoir-faire donne d’abord l’impression de masquer la faiblesse du scénario où une trame policière cousue de fil blanc enchaîne les clichés – la pègre russe rackette le club dirigé par un musicien américain en retraite (André Holland, miné et intérieur, vu dans Selma, Moonlight…) et son partenaire (Tahar Rahim), avec des personnages de voyous caricaturaux -, et peine à décoller.

Plus crédible The Eddy, le lieu, incarné, situé dans le nord de Paris, est loin de l’imagerie du jazz au cinéma, du glamour de l’imaginaire lié aux années Saint-Germain-des-Prés, ou à la légende des clubs new-yorkais de l’ère bop, plus réaliste, avec ses chaises banales, ses murs décrépis, son cadre gris, sa population mélangée, pas très différente de celle que l’on croise au New Morning. Les musiciens du groupe résident galèrent dans leur vie personnelle comme dans leur quotidien, incertain et précaire. Un ton juste qui donne son humanité à la série au fil des épisodes.

Les concepteurs choisissent de montrer le jazz sous un jour réaliste, âpre pour ce petit monde à la marge, toujours sur un fil, économique et social. Le pathos qui colle à la peau des protagonistes est parfois (trop) omniprésent, mais les performances de Leila Bekhti, Amandla Stenberg (The Hate U Give), intérieures, donnent chair à ces êtres engagés dans leur art, épris de liberté, mais contraint dans leur quotidien.

The Eddy n’est pas la série de l’année, mais a le mérite de mettre en lumière un monde nocturne, décalé, peuplé d’individus singuliers, unis par une forme de résistance au monde balisé dont on mesure la vacuité ces temps-ci…

The Eddy (2020), de Jack Thorne, réalisé par Damien Chazelle, Houda Benyamina, Alan Poul et Laïla Marakchi

avec André Holland, Amandla Stenberg, Tahar Rahim, Leila Beikhti, Benjamin Biolay, Jowee Omicil, Louis Moutin,…

Huit épisodes disponibles sur Netflix